Il est partout! Depuis que le roman a pris son essor au XIXème siècle, il réapparaît régulièrement. Cet enfant de personne, celui qui n’a ni père ni mère, est un motif récurrent de la littérature, particulièrement dans les livres destinés à la jeunesse.

Nous parlerons peu ici de ces « faux orphelins », ceux qui ne sont prétexte qu’à une très touchante et très efficace révélation familiale. Même s’il faut avouer que ce sont souvent les mêmes qui sont concernés.

Dès les contes pour enfant d’ailleurs, les orphelins sont représentés. Cendrillon, par exemple. On nous parle de son père dès les premières lignes, mais c’est pour mieux être supplanté par la marâtre. La belle-mère. Généralement méchante, elle devient un cliché. Evidemment, elle sert de repoussoir: là où les vrais parents sont aimants et offrent forcément aux enfants bons et vertueux la douceur qu’ils méritent, la belle-mère est une caricature grinçante de la mère et fait mieux ressortir son absence.

L’orphelin le plus célèbre de la littérature apparaîtra cependant deux cents ans plus tard. Avec Oliver Twist, Charles Dickens nous dessine un portrait larmoyant à souhait de l’enfant des rues. Mis au monde par une inconnue aux portes d’un hospice, il est élevé à la dure dans les couloirs d’un orphelinat où redemander de la nourriture est une provocation insoutenable. Placé comme apprenti, battu, il finit par rejoindre une bande de jeunes pickpockets dans les rues de Londres.

Oliver Twist

Ici, le but est clairement orienté vers le pathos: plus l’enfant est seul, isolé, maltraité, incompris, sans personne pour s’occuper de lui, plus l’histoire en est marquante et efficace. Dickens en profite au passage pour dénoncer un fait social grave de son époque, que sont ces enfants livrés à eux-mêmes dans la rue, véritable pépinière à criminels. Leur survie intrigue, et nombreux sont les romanciers qui les exploiteront comme composante de leurs intrigues sur les bas-fonds urbains, tels Conan Doyle qui en fera des assistants de Sherlock Holmes ou Victor Hugo qui leur donne le statut de révolutionnaire en herbe avec son célèbre Gavroche. Dans la même veine, en France, on trouvera plus tard Rémi, le héros du roman Sans Famille D’Hector Malot, l’archétype de l’enfant ballotté sans que personne ne souhaite s’occuper de lui et qui voit mourir la plupart des gens qu’il aime (le dessin animé en aura traumatisé plus d’un, n’est-ce pas?) . Pour donner encore un autre exemple, La Petite Princesse de Frances H. Burnett, qui a donné le célèbre dessin animé Princesse Sarah, développe elle aussi le syndrome de Cendrillon avec une orpheline qui doit travailler pour gagner le toit et le couvert tout simplement parce que ses parents ne sont plus là pour subvenir aux besoins d’un enfant.

Afficher l'image d'origineA la même époque ou presque, et dans la même veine, une autre grande figure romanesque est restée dans les annales. Tom Sawyer, l’orphelin du Mississipi, qui vit de liberté, d’eau fraiche et de petites rapines, et son compagnon moins connu Huck Finn, représentent eux aussi ces enfants livrés à eux-mêmes. Mais l’esprit du rêve américain est passé par là. Avant d’être seuls, ils sont surtout libres, partants pour toutes les aventures, débrouillards, ils construisent des figures de héros qui choisissent leur destin plutôt que de le subir. Grâce à eux, l’orphelin devient ce personnage affranchi, disponible sans avoir de compte à rendre à personne. Une vision particulièrement séduisante et toute aussi tenace.

Ces deux aspects de l’orphelin (enfant à plaindre / enfant libre) vont perdurer jusqu’à nos jours, particulièrement dans la littérature pour les enfants et les jeunes adultes. Chez les jeunes adultes, c’est souvent la liberté qui prédomine. Ainsi, dans la bit-litt, l’urban fantasy et tous ces registres cousins, il n’est pas rare que le héros / l’héroïne soit privé de ses parents. Si cela est évidemment bien triste au départ, c’est surtout une manière de le libérer. Lorsqu’on doit partir en quête à l’autre bout du monde magique, il est plus simple de n’avoir aucun parent vers qui rentrer pour dîner, à plus forte raison lorsqu’on est à peine adulte. En vrac, citons l’héroïne des Larmes Rouges de Georgia Caldera qui perdra en cours d’aventure le seul parent qui lui reste, celle de Selena Rosa de Westley D. Northman qui ouvre le premier tome avec la mort de son unique parent, celle de Filles de Lune d’Elisabeth Tremblay qui profite d’avoir perdu presque toute sa famille pour partir en retrouver une autre au-delà de la frontière magique, le héros de Thomas Passe-Monde qui peut lui aussi opportunément passer d’un monde à l’autre sans être trop inquiété, et la liste pourrait s’allonger encore et encore… Notons-le cependant: dans ces romans, l’absence des parents est souvent le déclencheur d’une quête d’identité pour découvrir que celui qui se pensait ordinaire ne l’est en fait pas du tout. La révélation familiale, assorti du héros qui s’ignore (un autre thème intemporel) ne sont donc jamais bien loin.

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Dans un autre registre, on évoquera dans la littérature jeunesse le cas des orphelins malheureux, sur lesquels le sort s’acharne et sur qui il convient de s’apitoyer, en apparence bien sûr, car cela n’est mis en scène que pour démontrer quelles ressources insoupçonnées et quelle force de caractère ces enfants sont capables de déployer. De quoi mettre à l’amende bien des adultes… Une grande auteure qui manie ceci avec brio: Marie-Aude Murail. Dans Oh! Boy, elle met en scène une fratrie composée de Siméon, Morgane et Venise. Mère suicidée, père aux abonnés absents. Il faut les placer. Dilemme de l’assistante sociale: une demi-soeur et un demi-frère sont en lice. La soeur a la trentaine bien tassée, mariée, médecin, situation stable, mais si elle serait ravie d’accueillir la petite dernière de 4 ans, hors de question de se coltiner deux ados. Le frère, lui, Barthélémy, a un bon feeling avec les enfants, mais il est homosexuel…

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Ils sont attachants, ils sont piquants, ils sont pleins de vie, on voudrait tous les adopter, et pourtant, dans la vraie vie, ce n’est pas si facile d’être un enfant sans parent. Et on ne se bouscule d’ailleurs pas pour s’occuper d’eux. Mais haut les coeurs! Ils s’en sortiront, parce qu’ils en veulent et après tout, la vie, c’est ce qu’on en fait. On s’y attache, on le suit, on vibre avec eux, on espère avec eux cette famille qui les comprendra enfin. Ainsi se développe le même thème avec Autobiographie d’une courgette de Gilles Paris, où le petit Icare, père disparu, tue involontairement sa mère dans les premières pages et découvre avec une naïveté déconcertante le monde de l’orphelinat et ses personnages truculents. On exploitera aussi ce mélange de pathos, de gravité sans nom, de maturité avant l’heure et d’innocence récalcitrante dans Petit Piment d’Alain Mabanckou, où Moïse ne jure que par le prêtre qui s’occupe de l’orphelinat et qui disparait avec la révolution de son pays, et qui ne voit du coup plus de raison de ne pas aller faire les quatre cents coups dans les rues. Le chef d’oeuvre de Romain Gary La vie devant soi, avec pour protagoniste l’enfant d’une prostituée absente qui se débrouille dans les rues lui-aussi, illustre à merveille ce sentiment.

la vie devant soi

De manière ironique, la célèbre série des Désastreuses aventures des orphelins Baudelaire, de Lemony Snicket, met parfaitement en scène ce départ de malheur qui donne lieu à des intrigues rocambolesque.

La palme revient bien sûr au plus célèbre orphelin de la littérature jeunesse, j’ai nommé Harry Potter. Rappelons-le: le seigneur de ténèbres, Voldemort, a tué ses deux parents mais a échoué à assassiner Harry, qui en garde une cicatrice sur le front. Toute sa vie, Harry n’aura donc de cesse de retrouver ce Voldemort pour l’empêcher de le tuer et accessoirement de plonger le monde dans l’horreur, mais aussi de savoir qui étaient réellement ses géniteurs.

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Il parvient ainsi à cumuler les deux aspects de son statut. Particulièrement meurtri, hanté par le fantôme de ses parents et ressentant souvent cruellement sa solitude et son absence de famille (les différents tomes s’acharnent d’ailleurs à lui retirer les membres familiaux qu’il arrive à rencontrer), il n’en reste pas moins libre comme l’air, capable de partir de chez ses tuteurs les Dursley (lointains cousins de la marâtre de Cendrillon) sans qu’aucune police ne lui coure après ni qu’aucun compte ne lui soit demandé.Très autonome grâce à la petite fortune que ses parents ont eu le bon sens de lui laisser, il ne semble soumis à presque aucune contrainte qui pèse habituellement sur les enfants de douze ans. Avouez que c’est quand même bien pratique!

C’est probablement cette ambiguïté qui plaît tant dans le personnage de l’orphelin chez les adolescents. Oui, les parents, c’est contraignant, ça nous gonfle, c’est des limites. Mais sans eux, est-ce vraiment si épanouissant que cela?

Et vous, avez-vous croisé des orphelins dans vos lectures? Dites-nous tout!