L’œuvre de Raymond Elias Feist est relativement impressionnante et je ne m’intéresserai ce jour qu’à la série des Chroniques de Krondor et sa suite immédiate, ce qui recouvre pour le moment cinq ou six tomes selon les éditions. Pour cet auteur de Fantasy classique qui mériterait d’être aussi adulé que ses contemporains, une ombre au tableau : c’est un rôliste ! Mais Raymond E. Feist, c’est mon chouchou, mon modèle, mon maître, alors on ne plaisante pas avec ça !

Raymond Elias Feist

Né en 1945 dans le sud californien, sa famille aurait des origines françaises. Je le mets au conditionnel, car je n’ai pas pu recouper cette information, et ce n’est de toute façon pas important du tout. Diplômé en 1977 du Bachelor of Arts avec les honneurs, un équivalent de la licence de lettre en France, Raymond voit la fin de ses études marquée par la naissance de son principal personnage, Pug, qui deviendra le héros des Chroniques de Krondor à partir desquelles il ne cessera de broder son univers : Midkémia.

Il se trouve que Midkémia a été pensé comme un univers de jeu de rôle, une alternative à ce que Dungeons & Dragons proposait (en l’occurrence, à l’époque, il ne proposait rien qu’un système de jeu et pas vraiment d’univers officiel), donc bénéficiant d’un développement géo-politique et social très poussé. Le roman n’est arrivé qu’en 1979, et ne fut publié qu’en 1982. Mais ce fut le début d’une success story dans la littérature du genre.

Raymond E. Feist, de formation comme de métier, a toujours été un écrivain et vit de ses œuvres. Il est installé à San Diego et n’a eu de cesse, depuis ces trente dernières années que de compléter encore et toujours le même univers.

Krondor et ses alentours

Même si Krondor n’est qu’une ville ducale, Crydee un duché, et Rillanon la capitale du royaume, ces trois territoires liés par le sang au travers de la lignée des conDoin ne représente qu’une toute petite portion de Midkémia. Alors pourquoi avoir mis l’accent sur Krondor ? Parce qu’il faut un point de départ à tout et Krondor joue un rôle central dans la saga et la géopolitique du royaume. Et ce même si la série ne prend pas place à Krondor dès le départ, mais à Crydee où Pug, le personnage principal, est né. Au delà de ça, la structure de Midkémia est intéressante à plus d’un titre.

Tout d’abord, le Royaume de Rillanon appelé le Royaume des Isles, grand selon les considérations féodales d’un univers ressemblant à l’Europe médiévale, n’est que peu de chose à côté de l’Empire de Kesh la Grande, des Terres du Nord, de Roldem, de Queg, et des grandes contrées qui l’entourent et qui forment le continent de Triagia. Si l’on voit Midkémia comme une planète ou quelque chose d’équivalent, il existe même une seconde masse continentale, vers l’ouest, appelée Novindus et qui est également visitée dans les romans. Mais il se trouve que dans le contexte du récit, l’on découvre également un autre monde appelé Kelewan. Chaque région de Midkémia et de Kelewan sont riches d’une culture propre et d’une histoire parfois ancienne.

Là où l’on reste dans la fantasy classique, ce n’est pas tant par l’apport un peu convenu de la culture elfique dans Midkémia, dont on retrouve différentes sous-culture implantées sur leurs propres territoires, ou l’existence des nains, mais aussi et surtout l’usage de la magie et la confrontation à des phénomènes et des pouvoirs qui dépassent l’entendement. Attention toutefois à bien voir que la magie dans Midkémia ou Kelewan est un don rare et peu répandu, ce qui fait des mages des personnes à part.

Si l’on ne considère que Krondor, la cité portuaire elle-même regorge d’éléments très particuliers. Compte tenu de sa position stratégique dans le Royaume des Isles, c’est un lieu de passage et d’échange très important. Même si Rillanon est censée représenter le centre historique du pouvoir dans le royaume, Krondor la dépasse en « cachet ». Les Chroniques de Krondor se bornent à explorer le Royaume des Isles et une partie de Kelewan, mais l’ensemble de l’œuvre de Feist va beaucoup plus loin en arpentant tous les vastes territoires autour de Krondor et des cultures très variées.

Le récit et les titres

Les différentes éditions des Chroniques de Krondor ont souffert d’efforts de traductions et de marketing difficiles à comprendre. Le titre original de la saga n’a d’ailleurs rien à voir puisqu’il s’agit de « The Riftwar Saga », ce qui se traduirait littéralement par « la Saga de la Guerre de la Faille » ou plus sobrement « la Guerre de la Faille ». L’œuvre initiale, « Magician » a été divisée en deux tomes lors de sa traduction en 1998 sous les titres « Pug l’apprenti » et « Milamber le mage ». Plus récemment (en 2005), une nouvelle édition (et une nouvelle traduction si je ne m’abuse) a été prise en charge par Bragelonne sous le titre « Krondor : la Guerre de la Faille » et son premier tome reprenait en un seul volume le tome original de la saga sous le titre « Magicien ».

Ce qui est cocasse est que le titre de la série « Les Chroniques de Krondor » était plus cohérent sur l’ensemble de la série étant donné que seul « Magician » évoque dans son intégralité cette fameuse Guerre de la Faille qui, même si elle a eu des conséquences certaines sur l’avenir du Royaume des Isles, n’en a pas changé la structure géo-politique. Les volumes « Silverthorn » paru en 1985 (traduit en 1999) et « Ténèbres sur Sethanon » paru en 1986 (traduit en 2000) poursuivaient la série « The Riftwar Saga », mais n’avaient plus rien à voir directement avec « la Faille », appartenant au passé. La chronologie de l’œuvre s’étale sur plusieurs années, et les choses évoluent grandement pour les personnages principaux. Il convient de noter que Pug n’est d’ailleurs que le héros du premier tome original de la série et que la suite se concentre sur le personnage d’Arutha, Prince de Krondor à la fin du premier tome.

Sorti beaucoup plus tard, les livres « Prince de Sang » (1989 traduit en 2003) et « Le Boucanier du Roi » (1992 traduit en 2003) appartiennent à une autre série intitulée « Les Nouvelles Chroniques de Krondor » dans les éditions poches. Bragelonne est l’éditeur d’une nouvelle traduction et l’a intitulée « L’Entre-deux-guerres » (le titre original est « The Riftwar Stories » qui se raccroche donc toujours à la Guerre de la Faille alors que les événements de cette série n’ont vraiment plus rien en commun avec cette guerre).

Je n’évoquerai pas ici la suite de l’œuvre, puisque le titre choisi par Bragelonne est voulu en toute logique pour pouvoir introduire « The Serpentwar Saga », « La Guerre des Serpents » qui fait effectivement suite aux Chroniques de Krondor, 50 ans après la Guerre de la Faille.

Beaucoup de personnages attachants

Ce qui m’a frappé chez Raymond E. Feist, c’est sa capacité à me faire aimer ses personnages très vite. Et pourtant, ils sont parfois très succinctement décrits. La plupart du temps, l’auteur ne fait pas d’introspection très importante sur les personnages à part les centraux, mais il a une curieuse manière de les introduire et de nous faire ressentir très exactement ce qu’on doit ressentir à leur égard. Pour cela, il les fait agir. Il faut comprendre qu’on découvre les personnages beaucoup plus par ce que l’on perçoit d’eux que par ce qu’ils pensent et perçoivent eux-mêmes de leur environnement. Ray se contente donc de nous montrer le personnage dans son environnement, avec son parler, ses réactions visibles, son comportement dans le contexte, sa tenue vestimentaire et ses décisions sans nous décrire par le menu ce qui a conduit le personnage à faire telle ou telle chose. C’est somme toute assez fréquent dans la littérature. Mais Ray Feist restitue un je ne sais quoi de crédibilité dans cette approche qui laisse un sentiment de proximité avec le personnage, mais pas d’identification.

Un aspect qui contribue à renforcer la présence des personnages est le fait que le récit se déroule sur plusieurs années au cours desquelles chacun d’eux évolue, tant dans le caractère que dans les capacités, tant sur le plan social que politique, bref, rien n’est figé et tout est véritablement vivant. Et c’est remarquablement bien retranscrit.

Le nombre de personnages d’importance dans le récit de Feist est significatif. Si on peut admettre que la saga se focalise à chaque ouvrage sur un voire deux personnages en particulier, lui donnant le caractère de héros de l’histoire, de nombreux autres personnages ont une certaine importance à un moment ou à un autre du récit et parfois lorsqu’on s’y attend le moins. Si bien qu’il est difficile de catégoriser certains acteurs de la chronique. Par ailleurs, un personnage de second plan dans un des tomes peut parfaitement devenir un personnage de premier plan dans le suivant pour repasser ensuite au second plan.

On peut penser qu’il est regrettable d’être ainsi privé d’un personnage que l’on a appris à apprécier qui était le héros à un moment donné et qui ne l’est plus, mais quand on aime tous les personnages quel que soit leur rôle, ce n’est finalement pas si gênant. D’autant que même si certains des personnages sont restés parmi mes préférés, comme Pug, Jimmy la Main-Vive, Amos Trask, Nakor ou Macros, les savoir comme faisant toujours partie de la toile de fond (soit parce que le héros l’évoque, soit parce qu’on rapporte des faits entourant le personnage) nous rassure dans l’idée que nous ne les avons pas abandonnés de façon définitive.

Par ailleurs, il est un fait notable dans les ouvrages des Chroniques de Krondor, Feist est un auteur qui n’hésite pas à tuer ses personnages, même les plus attachants. La puissance dramatique de la mort d’un personnage se trouve très nettement renforcée par cette capacité qu’il a à nous les faire apprécier. A ce titre, un auteur plus récent connu pour ce genre de pratique (Georges R. R. Martin pour ne pas le citer) n’est pas un précurseur. En même temps, nous sommes plus dans le domaine de la dark-fantasy en ce qui concerne Krondor, même si les fins sont généralement heureuses.

Humour et fantasy tragique

C’est un aspect tout à fait déroutant de l’œuvre de Feist. Il a un sens de l’humour parfaitement désopilant. Si l’ensemble de l’œuvre s’attache à raconter une histoire des plus tragiques digne des plus grands de la dark-fantasy, Raymond Feist a toujours gardé sous le coude un personnage source de comique, quand il n’est pas lui-même comique par essence. Mais même sans ce genre de personnage, il sait créer des situations plaisantes et drôles. Et il y a de tout pour faire rire. Mais surtout, il a l’art et la manière de le raconter.

Il pourrait être difficile de croire que l’on puisse exploser de rire en lisant un roman. Quoique les aficionados de Pratchett me brûlerait probablement en place publique à la lecture de ces mots. Mais l’on parle là de romans de Raymond E. Feist. On y évoque la guerre, de nombreux décès, des disparitions, des meurtres, l’esclavage, la torture, etc.. Toutefois, l’auteur ne perd jamais de vue que la vie est aussi faite de bons moments, et ces bons moments, ces blagues que l’on raconte ou que l’on fait, ces paroles un peu osées ou ces caractères trempés, ces taquineries que l’on inflige, tout cela est aussi retranscrit dans son œuvre. Les personnages comiques ne sont pas des clowns (quoique… à Nakor, il ne manque que le maquillage), mais des personnages atypiques comme Amos Trask ou Nakor qui ont cette faculté de déclencher l’hilarité par un propos déplacé ou une action en apparence stupide ou en dehors de toute convention.

C’est cette capacité à restituer le comique d’une situation ou le comique d’un personnage qui donne un cachet particulier aux écrits de Feist. On se surprend à éclater de rire en pleine lecture en tombant sur quelque chose auquel on ne s’attend pas et ce même si la construction de la situation a pris une ou deux pages, elle n’en reste pas moins drôle et surprenante à la fois. J’ai quand même lu pas mal d’œuvres de fantasy (et j’ai encore pas mal de chroniques à faire à ce sujet), mais aucune ne m’a fait rire comme les Chroniques de Krondor.

Les Chroniques de Krondor et Les Nouvelles Chroniques de Krondor

Ci-après, je vais évoquer les livres de la série tels que je les ai connus. Si aujourd’hui « Magicien » est le plus proche dans son format de ce que fut l’oeuvre originale contrairement à « Pug l’apprenti » et « Milamber le mage », j’ai tout de même lu « Magician » selon ce découpage et c’est ainsi que je vais aborder la série sous les titres des premières traductions.

Pug l’apprenti

Feist_Krondor_Pug_L_Apprenti« Pug est un apprenti dans le château du Duc de Crydee dans le royaume de Krondor, sur Midkemia. Son maître est Kulgan le magicien de la cour. Mais si Pug est indéniablement doué pour la magie, aucune des formes que l’on donne à cet art en Krondor ne semble lui convenir. Il lui faudra changer de monde pour trouver sa voie et apprendre d’un magicien immortel que son destin est de sauver le monde d’une menace divine millénaire. De la rencontre de ces deux univers naîtra d’abord la guerre puis le chaos dans chacun des deux camps. Suivront alors la paix et la découverte mutuelle de deux cultures et sociétés radicalement opposées. »

Comme toute œuvre au départ d’une grande saga, « Pug l’apprenti » souffre de quelques défauts, notamment son démarrage un peu trop convenu et classique, rempli de stéréotypes: héros jeune et influençable, vieux maître, romance d’enfants, etc.. Pourtant, il y a rapidement une fracture franche entre tout ce qu’on nous présente et ce qu’on attend d’un récit commençant de cette façon et ce qui s’y passe. Cela vient principalement du fait que ce qui concerne le personnage principal n’est pas directement en relation avec les événements. Plutôt que de faire suivre au héros le circuit d’une quête jalonnée par les poncifs, Feist l’entraîne dans le spectacle de drames et de conflits qui ne le menacent pas lui en particulier et sur lesquels il n’a aucune prise et nul autre but que de survivre. Et cette fracture est brutale, franche et surprenante, comme tout ce qui arrive par la suite.

Même si le titre de l’ouvrage (y compris l’ouvrage d’origine qui contient les 2 premiers tomes de la version française) se focalise sur Pug, il n’est pas le seul héros de l’histoire. Tomas, l’ami d’enfance de Pug, est tout aussi important dans la narration. Bon nombre de personnages secondaires sont fondateurs dans le récit des événements et contribuent à l’initiation de cette grande saga dans l’univers de Midkémia. Par ailleurs, l’avenir du Royaume des Isles ne se joue pas seulement dans la guerre qui fait rage mais aussi dans une problématique de succession au trône à laquelle tous les personnages abordés dans le récit sont liés.

Milamber le mage

Feist_Krondor_Milamber_le_mage« Le combat que se livrent peuples de Krondor et guerriers tsurani fait rage, la guerre a séparé les amis d’autrefois… Pug, qui porte maintenant le nom de Milamber, va découvrir peu à peu le secret de son pouvoir de magicien. Tomas est devenu un guerrier aussi respecté que craint, car en lui se manifeste une présence dont les elfes savent qu’elle n’appartient plus au monde de Krondor. Le prince Arutha, quant à lui, doit déjouer à la cour les complots visant à déstabiliser le royaume. Bientôt, tous vont devoir s’unir contre un ennemi venu de la nuit des temps… »

Milamber reprend la suite exacte de la trame narrative initiée dans Pug pour raconter ce qui va arriver aux personnages principaux et le rôle qu’ils vont jouer dans la Guerre de la Faille et plus encore. Cette fois, nos personnages sont véritablement confrontés aux événements quand ils n’en sont pas les protagonistes principaux. La coupure en deux livres de ce qui était initialement un seul ouvrage a été rendue possible par une cassure nette visible dans le récit d’origine, si bien que la lecture en deux ouvrages ne gêne aucunement le suivi et la compréhension de l’intrigue. Je le précise car malgré la parution d’un ouvrage complet intitulé « Magicien » chez Bragelonne, une réédition ultérieure de « Krondor : la Guerre de la Faille » chez Milady (une marque de Bragelonne) a conduit à une nouvelle séparation de ce livre en deux tomes intitulés « Magicien, l’apprenti » et « Magicien, le mage ». Comme quoi, certains s’y entendent pour ne pas perdre leur lectorat au fil du temps.

Dans ce second tome (ou cette fin du premier en VO), la Guerre de la Faille est menée à son terme et permet de mettre en relief une vague idée du destin de Pug, mais un destin encore assez lointain finalement. On y voit l’intervention d’un personnage mystérieux et récurrent dans la série, Macros le Noir, un mage immortel et sacrément balèze, qui est plutôt bien informé sur ce qui se prépare. Si ce livre donne pas mal de réponses et clos la plus grosse partie de l’intrigue, qu’il s’agisse de la Guerre de la Faille et de la succession au trône de Rillanon, il finit d’installer la géopolitique, et les personnages qui feront le futur de Midkémia.

Silverthorn

Feist_Krondor_Silverthorn« La guerre de la Faille entre les mondes de Midkemia et Kelewan est terminée. Longue vie au roi Lyam et au prince de Krondor, Arutha, seigneur de l’Ouest. Le royaume se prépare à vivre une ère de paix et de prospérité. Mais très loin au nord, une sombre puissance se lève, qui rassemble en ses Ténèbres elfes noirs, trolls et gobelins, annonçant l’avènement d’un nouvel âge de chaos. Une terrible prophétie doit bientôt s’accomplir… mais il faut pour cela qu’un obstacle disparaisse : Arutha doit périr. Une horde d’assassins et de guerriers maléfiques est donc lancée à ses trousses. Accompagné de Jimmy les mains vives et de Laurie le ménestrel, le prince va reprendre la route pour contrer ce péril… »

Silverthorn se passe quelques années après la fin de la Guerre de la Faille et place cette fois le Prince Arutha conDoin de Krondor au centre du récit. Cette fois, nous sommes dans de la plus pure et conventionnelle fantasy. Même si l’auteur nous réserve quelques surprises, il faut reconnaître que Silverthorn n’est pas très original. Il nous permet de mettre en scène des personnages différents et tout aussi intéressants dans un contexte sans équivoque, replaçant le concept de la quête au cœur du récit, avec son lot de péripéties et d’obstacles.

Si cette partie est intéressante en elle-même et est nourrie par la même qualité de narration que ses prédécesseurs, elle correspond trop à un modèle éculé et sans surprise pour lui accorder pleinement toutes ses lettres de noblesse. A mon sens, ce tome et le point faible de la saga, une sorte de pont narratif en attendant mieux. En outre, à la fin du tome, on se rend compte que tout ce qui y a été introduit n’est finalement que la construction du tome suivant. Je ne suis pas en train de dire que c’est déplaisant à lire, loin s’en faut, mais le sentiment qu’il reste en fin de lecture c’est d’avoir été un peu mené en bateau alors que l’auteur nous a déjà habitué à mieux.

Ténèbres sur Sethanon

Feist_Krondor_tenebres_sur_sethanon« La quête du Silverthorn a été couronnée de succès, et la princesse Anita sauvée. Mais le prince Arutha sait que les forces du mal n’ont pas dit leur dernier mot : les Faucons de la Nuit, une dangereuse guilde d’assassins, sont de retour et rôdent dans les rues de Krondor, tandis qu’au Nord l’armée des Ténèbres vient de se mettre en marche. Seule la magie pourra peut-être sauver Midkemia des assauts et sortilèges du terrible nécromant Murmandamus… Pug, le puissant magicien, et Tomas, le guerrier héritier des seigneurs-dragons valherus, entreprennent alors une quête désespérée. Car voici venir l’ennemi, surgi du fond des âges pour reprendre ce qui lui appartenait autrefois… »

Ce livre clos la série initiale des Chroniques de Krondor. C’est moins la fin d’une intrigue que la continuité de l’existence des principaux personnages où, cette fois, on remet sur le devant de la scène ceux qui se sont illustrés dans les tomes précédents. Arutha, Pug et Tomas vont ainsi participer, chacun à leur manière, à un nouveau conflit. Ce livre est émotionnellement très fort, car il y est créé une situation désespérée si crédible que l’on ressent à sa lecture cette oppression qui étreint le cœur de nos héros. Il y a cette fin à la « Fort Alamo » qui donne à cette émotion toute sa puissance. C’est bien amené.

Pas tellement plus original dans son approche que Silverthorn, je trouve que ce tome brille par l’interaction qu’il suscite avec son lecteur. Le sentiment ressenti lors des batailles n’est pas sans rappeler ce qui avait fait vibrer mon cœur à la lecture de la bataille du Gouffre de Helm ou celle des Champs du Pélénor dans le Seigneur des Anneaux. C’est un moment où les héros se distinguent d’une façon telle que leur devenir importe moins que leurs actes empreints de beauté devant la mort. Nous plongeons ici dans la dark-fantasy et nous n’en ressortons pas indemnes.

S’il faut reconnaître à Ténèbres sur Sethanon cette qualité, encore une fois nous nous tirons de notre lecture avec l’impression d’avoir été conduit dans un récit de fantasy classique et donc éculé. Mais ce n’est ni aussi flagrant que pour Silverthorn, ni aussi vrai compte tenu de l’empreinte forte qui demeure après une telle lecture. Et si j’en parle ainsi aujourd’hui, c’est parce que ma lecture remonte à 10 ans et que je n’ai pas relu ce livre pour en parler ainsi, et c’est exactement ce qu’il m’en reste.

Prince de Sang

Feist_Krondor_Prince_de_sang« Vingt ans se sont écoulés depuis la fin de la guerre de la faille, le royaume de Krondor vit à présent dans la paix et la sérénité. Mais voilà que cette tranquillité est soudain menacée. Le prince Arutha, héritier de la couronne, renonce à faire valoir ses droits au trône de Rillanon. Or ses fils, les jumeaux Borric et Erland, ne sont pas prêts à assumer pareille responsabilité. Pour préparer à leur vie future, Arutha les envoie en mission diplomatique à Kesh la Grande, sans se douter que la rébellion gronde dans les provinces de l’Est. Précipités dans une aventure mortelle où les attendent magie noire et terribles dangers, Borric et Erland sauront-ils empêcher la Guerre ? »

Ce livre nous éloigne de ce qui a failli détruire le Royaumes des Isles pour entrer dans une histoire plus intimiste et moins grandiloquente. Nous y retrouvons deux des trois héritiers de la couronne de Krondor comme personnages centraux en visite dans un territoire jusque là seulement évoqué de-ci de-là dans les précédents romans, l’Empire de Kesh la Grande. Je reprocherai à cet ouvrage de nous décrire un pays qui a totalement ignoré ou presque les menaces sérieuses que représentaient la Guerre de la Faille et l’invasion du Nord alors que ces événements ont mis à feu et à sang un royaume voisin. Mais passons. On peut arguer que Kesh la Grande n’avait que peu de considération ou de crainte pour ce qui se passait au nord de ses frontières.

Dans « Prince de Sang », nous suivons deux récits en un. Un récit aventureux d’une part, et une intrigue de cour de l’autre. Il apparaît au fil du temps que les deux sont liés, mais au départ, nous sommes un peu pris par surprise, comme on aime, par la manière dont les événements s’enchaînent. Tout ceci est l’occasion, encore une fois, de poser des nouveaux personnages dont le très attachant Nakor. Les péripéties narrées dans « Prince de sang » nous changent de la sempiternelle menace de fin du monde qui préside à la dark-fantasy, nous accordant une pause dans une histoire prenante, certes, mais dont les enjeux ne sont pas des cataclysmes.

Le Boucanier du Roi

Feist_Krondor_Le_Boucanier_Du_Roi« A 17 ans, Nicholas est considéré par son père, le prince Arutha, comme un garçon manquant singulièrement d’expérience. Afin de l’aguerrir et de le préparer à ses futures responsabilités, Arutha envoie son fils chez son oncle, le duc Martin, auquel il devra servir d’écuyer pour un temps. Ce qui s’avère un travail fastidieux et rébarbatif va pourtant rapidement devenir pour le jeune homme une aventure aux proportions épiques : la ville ducale est attaquée par de mystérieux esclavagistes et Nicholas prend la responsabilité de partir à leur poursuite. Mais il s’apercevra vite que de ses actions dépendront non seulement la vie des jeunes gens enlevés, mais aussi et surtout le futur de tout le monde de Midkemia… »

On pourrait résumer ce livre à « un prince de Krondor va donner un coup de pied dans un nid de frelons ». Nicholas est le troisième fils d’Arutha le Prince de Krondor. Il fait une brève apparition au début de Prince de Sang en tant que jeune garçon souffreteux. Quelques années plus tard, au cours d’un voyage qui est censé l’aguerrir, il se met en tête de prendre en chasse des esclavagistes venus chercher de la matière première dans son pays. Mais l’endroit d’où ils viennent n’est pas sur Triagia le continent où se trouve le Royaume des Isles, mais sur Novindus, un continent situé plus à l’ouest. Ne serait-ce que la traversée et le prévisible naufrage de son navire, l’échouage des personnages sur ce continent va être le début d’une découverte de taille, celle d’un grand peuple civilisé aux mœurs plus que douteux.

Dans le même registre que « Prince de sang », les péripéties d’un futur Prince de Krondor avec une poignée d’hommes en terre étrangère à la recherche de prisonniers issus de leurs contrées a quelque chose d’initiatique et de « frais », voire d’exotique étant donné la découverte d’un nouveau continent inconnu. Mais on est loin des grands bouleversements qui ont initié la saga. Cela dit, la fin laisse présager quelque chose de beaucoup plus mouvementé, mais l’aventure du jeune Nicholas reste quand même indépendante et centrée sur lui.

Inspirations

Les œuvres de Raymond E. Feist n’ont jamais été portées à l’écran, mais ont fait une percée dans deux autres médias. L’un est naturellement le jeu de rôle, puisque Midkémia est un monde inventé pour faire du jeu de rôle. La fine équipe de joueurs dont Ray Feist faisait partie lors de ses études se réunissait tous les jeudis soir pour faire évoluer leurs personnages dans cet univers inventé de toute pièce. Leur groupe se surnommait les « Thursdaynighters ». Le jeu de rôle en question n’a bénéficié d’aucune publication standard. En revanche, il est possible de trouver des ouvrages numériques, des références et des FAQ plus ou moins officiels pour savoir de quoi il retourne.

Feist_Krondor_midkemia-the-chronicles-of-pugTrès récemment, le 5 novembre 2013, un ouvrage relatif à Midkemia est paru (Midkemia, The Chronicles of Pug). Écrit avec la collaboration de Raymond E. Feist par un tiers, ce livre se présente comme une sorte d’atlas historique de Midkemia, retraçant tous les événements des romans de Feist en s’appuyant sur l’histoire de Pug. Ça va bien plus loin que les seules Chroniques de Krondor citées dans cet article. Cet ouvrage n’a pas encore été traduit (et j’ignore s’il le sera). Cette rétrospective de la saga au grand complet n’est ni un roman, ni un supplément de jeux de rôle, mais peu fort bien être utilisée comme tel. De ce que j’en ai vu, la mise en page est très colorée, les cartes somptueuses et les illustrations pleine page très « photographiques ». Un bon complément de lecture si on veut en savoir plus sur le monde de Midkémia.

Feist_Krondor_betrayal_at_krondorFeist_Krondor_Return_to_KrondorLe second média qui s’est inspiré des Chroniques de Krondor c’est le jeu vidéo. Sur PC sont sortis deux jeux de rôle, le premier en 1993, « Betrayal at Krondor ». Ce jeu est basé sur un scénario dont Raymond E. Feist lui-même s’inspirera pour écrire « Krondor : la trahison » un ouvrage secondaire de la série « Legs de la Faille » dont je n’ai pas parlé dans cet article et qui évoque des événements faisant suite à « Ténèbres sur Sethanon ». Un jeu qui aura une suite, « Return to Krondor », développé par le même studio 5 ans plus tard dont Raymond Feist s’inspirera pour écrire « Krondor : La Larme des Dieux », la troisième partie de la série « Legs de la Faille ». C’est un peu une première dans l’histoire de la littérature de voir un auteur inspirer un jeu vidéo dont il s’inspire ensuite pour écrire.

Conclusions

« Les Chroniques de Krondor » ne révolutionne pas le genre de la Fantasy, mais en est l’un des plus dignes représentants. Riche d’un univers plus complet et plus large que ce qu’il en est conté dans les romans, certes développée pour faire du jeu de rôle, l’œuvre est très bien écrite, facile à lire, extrêmement complète, et plaisante à explorer. On y rit, on y pleure, on est fasciné par les étrangetés qu’on y trouve et les intrigues sont d’une complexité suffisante et remplies de rebondissements tels que l’on s’éloigne sans déplaisir de la traditionnelle quête dont le genre s’illustre trop souvent. Dans un monde où les héros ne sont pas toujours les mêmes et où ils sont souvent pris à contre-pied par les événements (et où ils meurent parfois), Raymond E. Feist se plaît à nous conduire à cent à l’heure à travers les époques d’un monde vivant et évoluant naturellement au gré de ses propres événements.

Si vous cherchez de la fantasy un peu traditionnelle, très prenante, a mi-lieu entre la high et la dark-fantasy, faisant vivre un monde très complet et très cohérent, alors les Chroniques de Krondor et dans une plus large mesure l’ensemble des sagas de Raymond Elias Feist  sont faites pour vous !