1465015_10152056225459026_1899148058_n« Je suis atomes et particules. L’espace m’appartient, infini, d’un bleu sombre qui me rappelle les nuits d’orage. Plus besoin de racines. Ni soleil ni oxygène. Le vide étend ses tentacules autour de moi. J’observe la terre, sphère aussi rapiécée qu’un ballon de foot cousu à la main. Vue d’ici, elle est belle. Mais elle est comme une tête d’enfant pleine de poux : un seul shampoing ne suffira pas à éradiquer toute la vermine qui y prolifère. » (Fragments de société, « Etre », p.122)

Fragments est le premier livre de la nouvelle -et première- collection de genre lancée par les Editions de Londres (http://www.editionsdelondres.com). La collection dénommée East End fait référence à un quartier populaire de Londres devenu au XIXe siècle un « synonyme de pauvreté, de surpopulation, de maladie et de criminalité ». Classé dans la catégorie des romans noirs la collection axe son registre sur l’univers violent et pessimiste de la société avec un regard tragique sur son avenir. Le tronc commun recherché par la maison d’édition  pour ses parutions est « une analyse du monde par le prisme de la mort, du réalisme, un minimum de rigueur documentaire, et si possible un brin d’humour noir, forcément. »

Un recueil conceptuel.

Il n’y a pas d’histoire à proprement parler, il est donc difficile d’en faire un résumé. Il s’agit de courts récits de vie, de fragments, racontés par un narrateur différent à chaque fois. La multiplicité des expériences rend chaotique la détermination d’une unité qui se résume au seul style d’écriture. Le recueil étant ancré dans un quotidien réaliste, le lecteur est assailli par les impressions et les témoignages désespérés des différents personnages. Les courtes histoires sont catégorisées par types de fragments : fragments surréalistes, freudiens, d’amour, intimes, de morts, quotidien, de vies dissolues, lettrés, sous hallucinogène, de société. Vous avez l’impression qu’il manque une catégorie ? Peut-être, mais, après avoir lu toutes ces histoires, vous n’avez pas envie d’accabler d’avantage notre société/vie/personnalité. Tous ces fragments de vie abordent d’une manière ou d’une autre le rejet de tout ce qui dérange. Ils offrent un kaléidoscope du genre humain, de sa prétention, de sa volonté ou sa manière d’échapper à cette société destructrice pour l’individu qui reflète les « fragments d’une humanité en décroissance » (p.129).

Il y a un vrai questionnement sur les points négatifs des sociétés: les armes, le destruction de la nature, l’échec du bonheur et de l’amour, l’incompréhension entre les hommes et les femmes mais aussi entre les générations et donc, forcément, la solitude. L’espoir fait pâle figure et l’auteur pousse le concept à l’extrême.

L’ambiance est donnée dès les premières lignes, le style est rapide et va à l’essentiel. On ne sait rien de ces hommes et ces femmes en dehors de ce petit passage dans la vie d’une tierce personne. Il en résulte un manque de profondeur chez les personnages. Beaucoup de choses ne sont pas expliquées. On reste spectateur d’instants de vie. Les histoires sont inégales, certaines sont beaucoup plus percutantes que d’autres, on ne comprend pas toujours la finalité de l’histoire dû au manque d’explications des « phénomènes » à l’exemple du jeune garçon devant son calendrier de l’Avent.

Des fragments de vies diversifiés.

Les fragments sont multiples, trop peut-être ! Ils ont un but précis, à la fin de chaque histoire le lecteur perçoit la moralité à tirer de l’expérience vécue et racontée par le narrateur. Le lecteur reste marqué à la fin de ces courtes histoires et cela provoque des questionnements sur les sociétés actuelles, sur notre mode de vie. Cela finit par refléter les mouvements sociaux et économiques mondiaux qui entrainent la masse vers une mondialisation exacerbée de la majorité des secteurs et où les contestataires font figures d’inadaptés sociaux face à l’évolution déprimante des sociétés.

Ces différents problèmes sont abordés selon des points de vue différents. Le partie la plus flagrante dans ce concept sont les « fragments freudiens » qui offrent une multiplicité de points de vue qui finissent par déboucher sur la même finalité.

Cependant, dans tout cet ensemble de fragments de vie, un point de vue manque mais il est compréhensible. Il n’y a pas de fragments de vie de femme de manière directe. Les femmes sont bien présentes, en tant qu’actrice dans la vie des hommes, mais aucune de ces histoires n’a le point de vue d’une femme. La femme en tant que compagne est souvent représentée comme une traitresse, une menteuse égoïste qui se joue des hommes. Cependant, l’épouse de l’écrivain désespéré est compréhensive et pardonne à son conjoint, l’homme l’aime et elle ne représente pas une contrainte, à l’inverse de l’épouse infidèle dont le fantôme hante le mari dans son salon.

Ce qui m’a le plus marqué dans cet ensemble de fragments de vie d’autrui ce sont les marques flagrantes d’incompréhension entre les gens, ainsi que la représentation textuelle  de l’égoïsme des gens. Ce sont des problèmes d’actualité et terriblement vrais. Les personnes agées sont seules, leurs propres enfants ne se préoccupent plus d’eux, ayant à s’occuper de leur propre famille, les enfants laissent leurs parents seuls. On comprend alors pourquoi la mort apparait comme une issue désirable dans le monde désenchanté qui est présenté. Le bonheur apparait comme insaisissable, ponctuel et laborieux à obtenir. A moins que ce soit l’exigence du genre humain qui amène à cette désillusion. On comprend alors que Fragments cherche à ébranler le lecteur sur la prétention des sociétés, sur la consommation et l’argent qui sclérose l’humain. Le rêve d’un avenir radieux s’éteint comme une lampe de poche dont la pile s’affaiblit, elle clignote jusqu’à s’éteindre complètement, ne laissant sur la rétine qu’un éphémère souvenir de lumière.

-NyankoMarie-