Y aurait-il des préjugés sexistes en littérature? Et en serais-je malgré moi porteuse? Mon féminisme a du mal à l’avouer mais sur certaines lectures, j’ai immédiatement pensé, sans trop savoir pourquoi, que les auteurs étaient des hommes. Jusqu’à ce que…

Il faut dire que certaines ont volontairement laissé planer l’ambiguïté. Petit tour d’horizon des mystificatrices qui ont réussi à m’avoir, sans me détromper, presque sans faire exprès.

J.K. Rowling

D’accord, ça date. Mais il faut rappeler que j’ai découvert Harry Potter il y a très longtemps, à l’époque où les films n’existaient pas et où n’existaient que les trois premiers tomes et encore, en poche. Du coup, en voyant ces initiales, je ne me suis pas vraiment posé la question. Et j’ai appris ensuite que c’était un peu fait exprès: un nom féminin sur une couverture, paraît-il, ce n’est pas très vendeur. Alors elle a volontairement abrégé son Joanne Kathleen. Et d’ailleurs, lorsqu’elle change de registre pour aborder le policier, c’est aussi un pseudonyme masculin qu’elle choisira. Il semblerait que le choix de ces pseudonymes reposent sur une logique commerciale: un héros petit garçon doit avoir un public de garçons et donc un auteur masculin. Quant au policier qui demande aussi de la testostérone, j’y reviens plus tard car cela semble quand même bien ancré.

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George Eliott

J’ai découvert l’auteur et le poète pendant mes études, notamment grâce à des extraits du Moulin sur la Floss. Ce n’est que des années plus tard que j’ai appris que, comme George Sand à la même époque, il s’agissait d’une jeune femme, Mary Ann, qui souhaitait être prise au sérieux dans son oeuvre d’écrivain. Là, l’utilisation du pseudonyme est largement liée à l’époque. Mais a-t-on vraiment beaucoup évolué sur ce plan? Pas si sûr…

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Robin Hobb

Je ne me suis jamais posée la question: pour moi, Robin Hobb, comme Tolkien ou Feist, était un homme. Et bien non: L’Assassin Royal a bien été écrit par une femme, de son vrai nom Margaret Astrid Lindholm Ogden. Quand je parle de préjugés sexistes qui m’ont imprégnée, je crois qu’on en tient un bon: la fantasy est un genre masculin, avec des grandes quêtes et des guerres interminables. Il y a d’ailleurs peu d’héroïnes à l’époque dans la fantasy. C’est précisément ce qui m’agace souvent avec ce registre, et c’est justement ce qui m’a aussi plu dans cette série: elle s’inspire beaucoup moins de la chevalerie galante moyennageuse (et donc un peu sexiste, forcément) et tranche moins les rôles entre les hommes et les femmes. Un lien?

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Fred Vargas

Là, ça a duré longtemps. J’ai même appris récemment à une collègue absolument fan que cet auteur de polar n’était pas un homme, mais le pseudonyme de Frédérique Audouin-Rouzeau. Volontairement restée dans le flou, elle a mystifié tout le monde à la sortie de son premier roman. Et je suis sûre qu’aujourd’hui encore, beaucoup de lecteurs assidus pensent qu’il s’agit d’un homme. Il faut dire qu’elle est plutôt discrète, par rapport à d’autres… Le polar est-il un genre viril au point de permettre ce genre de raccourcis? Il semblerait que les clichés soient tenaces là-dessus et que les hommes amateurs du genre rechigneraient à lire une histoire écrite par une femme. Inversement, Fred Vargas a parfois dit qu’elle utilisait des héros masculins pour s’éloigner justement de sa propre personne. Une invitation à ne pas faire d’amalgame entre l’auteur et son oeuvre, surtout en terme de genre, parfaitement illustrée par ce pseudonyme mixte qui ne prend pas position, finalement.

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Claude Izner

Sacré parmi les grands auteurs de policiers historiques, l’auteur des enquêtes de Victor Legris a réussi le coup de maître de me faire croire à un homme alors qu’il s’agissait de… deux femmes! Liliane et Laurence Korb, deux soeurs romancières. Leur pseudonyme mixte mais peu courant chez les femmes a fait tout le travail, comme chez Vargas d’ailleurs, et dans le même registre. Une belle revanche, quand même, de constater que le texte a fait son chemin et trouvé sa reconnaissance indépendamment de l’identité de son auteur.

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Incroyable, non? Il faut vraiment que je me surveille et qu’on abatte ces clichés!

Tiens, d’ailleurs, saviez-vous que Yasmina Khadra, l’auteur des Hirondelles de Kaboul, était un homme?