On connaissait les séries de livres qui multiplient les tomes, qu’il s’agisse de saga fleuve comme Le Trône de fer ou de héros récurrents comme le Harry Bosch de Michael Connely. Mais dernièrement, j’ai vu passer un format plus original: les romans par épisode.

Kesako?

A la différence des séries de romans, où chaque opus forme une histoire plus ou moins indépendante, chaque épisode est relativement court, la longueur d’un chapitre environ. Et surtout, ils ne sont pas publiés ensemble. A intervalles réguliers, un chapitre est diffusé, à tout petit prix. Le but est bien sûr de susciter l’attente, de chapitre en chapitre, en exploitant le ressort parfaitement maîtrisé de nos séries préférées. Le support numérique est privilégié puisqu’il se prête particulièrement bien à cette publication fractionnée et quasi en direct.

D’où ça sort?

Très probablement de la volonté de s’adapter au public de lecteurs numériques en quête de découverte immédiate et de contact plus direct avec les auteurs et/ou éditeurs qui les approvisionnent.

A noter que ce format a déjà connu un certain succès au grand siècle du roman: c’est ainsi qu’ont été publiés, dans des journaux, les différents chapitres par exemple du Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas.

Qui fait ça?

Souvent, des petites maisons d’édition ou des auteurs indépendants qui se sont tournés vers le numérique. Il est en effet bien plus facile ainsi de diffuser un épisode et d’alerter les potentiels lecteurs du timing de publication. Côté pratique, évidemment, il est surement plus rentable de publier un épisode à 0,99 ct sous cette forme. On en trouve donc beaucoup sur Amazon, ou dans les catalogues de ces petites structures proches du lecteur.

Simutopia Episode 1

Premier épisode de Simiutopia, de Céline Reinert, disponible gratuitement avant quatre autres épisodes à 0,99 ct aux éditions Lune Ecarlate.

La démarche est donc aussi sociale que commerciale.

Qu’est-ce que j’en ai pensé?

J’ai eu l’occasion de tester deux de ces romans par épisodes. D’un côté, Le Tueur sans nom de Karine Carville, auto-édité et disponible sur Amazon en 4 épisodes, tous publiés, au prix de 0.99 ct chacun, et Nekromantia de Rose Berryl, publié chez CKR Editions, toujours en cours de publication puisque l’épisode 6 est attendu pour septembre, sur un total de 10 épisodes prévus.

le tueur sans nom Le tueur sans nom de Karine Carville a été une expérience très intéressante. J’ai téléchargé sur mon téléphone l’application Kindle pour y avoir accès immédiatement. Aussitôt acheté, chaque épisode était lu, et pas besoin d’être installé confortablement chez moi. Quand on sait que c’est un format qui fonctionne sur le suspens créé à chaque épisode, c’est un vrai plus.

Il s’agit d’un polar. Le premier épisode joue son rôle: on nous présente le tueur, un tueur de famille qui met en scène soigneusement ses meurtres en mettant de côté les corps des enfants. Particulièrement sanglant et raffiné, il suscite l’intérêt illico. On nous présente aussi le lieutenant Karen Spergo, mère divorcée d’un gamin particulièrement futée qui peine à gérer ses rencontres amoureuses et la maladie de sa mère en plus de son boulot de flic. Il faut allécher, c’est chose faite et j’élabore déjà mes premières hypothèses. Je n’ai pas le choix: ma lecture est arrêtée et je ne peux que continuer l’histoire dans ma tête.

Le deuxième épisode cultive la frustration. L’enquête du lieutenant Spergo piétine pendant que les meurtres, eux, se poursuivent et dessinent plus efficacement la personnalité du tueur. On joue entre l’omniscience affichée et le peu d’information réellement distillée et c’est un plaisir de se laisser ainsi manipuler. On déchiffre les messages laissés par le tueur, et on plonge dans le passé du lieutenant Spergo. Les personnage sont attachants, le suspens monte, le contrat est rempli. Ajoutons à cela un joli cliffghanger à la fin qui fait mouche. Je me jette donc sur le suivant.

Le troisième épisode m’a un peu déçue. Toutes mes hypothèses semblent se confirmer et je me dis qu’il a l’air bien classique, finalement, ce polar. L’intrigue stagne un peu parce qu’on nous en dévoile plus sur l’enfance du tueur, une enfance torturée qui donne tout son sens aux meurtres qui ne font que raconter sa vie. Evidemment, ce n’est pas non plus un hasard si la vie privée de la policière est particulièrement développée: l’enquête est en directe prise avec sa vie personnelle. C’est assez classique là aussi. Du coup, j’ai eu l’impression d’être un peu flouée et d’avoir un scénario finalement bien plat. Mais bon, il ne restait qu’un seul épisode…

Et le quatrième a presque tout rattrapé. Parce que l’identité du tueur n’était en fait pas celle que j’avais supposée et que je me suis faite avoir comme une bleue. Du coup, mon suspect innocenté prenant un nouveau rôle, les cartes était redistribuée et l’intérêt relancée pour un épisode final riche en adrénaline.

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Nekromantia est un roman de fantasy qui se déroule dans un univers où les différentes espèces sont protégées les unes des autres par une frontière, un bouclier magique. Le premier épisode nous présente une héroïne, Mylvera, combattante qui porte le grade de chevalière, s’occupe de la sécurité du royaume assistée d’un arc magique aussi efficace que délicat à manipuler pour celle dont le pouvoir est assez précaire.

Changement total avec l’épisode 2 qui semble n’avoir aucun rapport: on nous présente une autre créature, Fareylia, une jeune fille qui se métamorphose en griffon et se montre capable de communiquer avec les morts. Une petite scène d’action nous donne l’occasion de bien cerner le personnage, et la stratégie est efficace: deux personnages qui semblent n’avoir rien à voir l’un avec l’autre, de quoi susciter forcément le questionnement du lecteur.

Et en effet, dès le troisième épisode, elles sont rassemblées devant le roi Viktor, inquiet de la situation précaire de son pays au milieu de tensions entre créatures magiques et bouclier qui ne semble plus aussi sûr. Il leur confie une mission: partir à la recherche d’une pierre magique, et collaborer pour cela. Ce qui n’enchante ni l’une ni l’autre. Un épisode qui est surtout l’occasion de préciser la mythologie personnelle de l’auteur avec l’intervention d’une déesse elle-même et de créer un nouveau point de tension: les caractères divergents des deux héroïnes.

Les épisodes 4 et 5 sont de facture plus classique. A chacun, une étape dans le périple des héroïnes, avec ce que ça implique de rencontre et de confrontation, l’approfondissement de leurs histoires respectives et l’évolution de leur collaboration. On part donc à la découverte du monde de Nekromantia dans toute sa diversité.

L’épisode 6 étant prévu pour mi-septembre, je ne peux en dire plus.

Verdict?

Je dois admettre que le style policier se prête particulièrement bien à ce format. son but étant en effet de distiller les indices et de créer des fausses routes, les épisodes correctement découpés et révélés sont particulièrement efficaces. Seul risque: quand on crée beaucoup d’attente ainsi, parfois beaucoup de frustration, il vaut mieux être plutôt sûr de l’efficacité de l’épisode suivant, car la déception peut amener à cesser la lecture avant le dernier épisode. C’est d’ailleurs aussi une facilité: lorsque l’histoire commence à déplaire, on arrête tout simplement d’acheter la suite…

J’ai bien aimé vivre cette attente de l’épisode suivant, à la manière d’un véritable petit rituel. Ce qui m’a dérangé, c’est justement quand le cycle était rompu. Pour Le tueur sans nom, il semble évident que tout le roman était écrit avant de commencer la publication, ce qui a permis de livrer sans accroc un épisode par semaine. Ceci dit, avec seulement 4 épisodes, c’est sûrement plus simple à gérer. En revanche, pour Nekromantia, le rythme initialement prévu de un épisode par mois tout le long de l’année 2016 a été interrompu pendant l’été. Quand on attend une suite avec impatience, on n’apprécie pas trop ce genre de surprise, même si elle a sûrement d’excellentes justifications. Du coup, mon intérêt s’est un peu émoussé, je ne suis plus sur ma lancée et je ne suis pas sûre d’arriver à me remettre dedans lorsque la suite sortira. C’est donc pour moi un risque de ce genre de publication: risquer de ne jamais voir l’histoire complète.

Dans l’ensemble, je suis plutôt satisfaite de mon expérience, mais si c’était à refaire, j’aimerais bien savoir à l’avance combien d’épisode comptera le roman et surtout, avoir droit à un petit récap au début. Après tout, les épisodes des séries le font bien.

Et vous? Avez-vous déjà testé?