Les malades, ça n’a jamais été très vendeur. Mais récemment, j’ai été surprise du nombre de livres qui abordent ce sujet, notamment dans la littérature jeunesse. Et j’ai essayé de comprendre si c’était nouveau. En fait, non. Mais pas si ancien que ça.

Dans la mythologie greco-romaine, peu d’histoires se fondent sur la maladie. On la cite surtout comme l’un des innombrables maux lâchés sur terre par Pandore, la belle mais trop curieuse femme créée par Zeus afin de punir les hommes d’avoir récupéré le feu sacré (donné par Prométhée, lequel a aussi été bien puni). Dans la mythologie biblique, elle apparaît la plupart du temps comme châtiment divin, ou mise à l’épreuve. On la retrouve par exemple, sous forme de furoncles, parmi les dix plaies d’Egypte. On entretient cette idée notamment le long du Moyen Age, époque d’un catholicisme moins éclairé et d’épidémies de pestes dévastatrices. Mais pas de véritable intrigue construite autour de la maladie. On en meurt, ou pas, et point barre. Il faudra attendre la Renaissance pour que la maladie devienne un sujet littéraire à part entière.

D’abord, elle se rend populaire sous l’angle de la farce et de la satire, puisque le premier à l’avoir vraiment mis sur le devant de la scène, c’est Molière. Il en fait le thème central de plusieurs de ses pièces, dont la plus connue est bien sûr sa dernière en date:

le malade imaginaire

Pourtant, force est de constater que comme beaucoup, ce malade-là est imaginaire: il n’est pas vraiment malade, mais il craint tant de mourir de maladie qu’il s’attache les services de toutes sortes de médecins qui lui prodiguent des traitements tous plus absurdes les uns que les autres. Le but: ridiculiser bien évidemment ces praticiens pseudo-savant qui ne pouvaient pas faire grand-chose à part administrer saignes et purges, et surtout rire de ce souci de la mort perpétuel. Le talent de Molière parvient donc à faire rire d’un sujet grave, mais il n’est pas allé jusqu’à mettre en scène une véritable maladie. Dans d’autres pièces comme Le Médecin volant, Le Médecin malgré lui ou encore L’Amour médecin, jamais de véritable malade: la plupart du temps, on fait semblant, pour obtenir quelque chose (éviter un mariage par exemple). Outil à l’intrigue et argument pour attaquer plutôt les médecins charlatans, on évite encore un peu la question.

Le gros changement arrive au XIXème siècle. Epoque de science positiviste s’il en est, la médecine se développe et devient un sujet noble. Et la plus célèbre des malades fait son apparition:

Afficher l'image d'origineLe roman met en scène l’histoire d’amour entre Marguerite Gautier, courtisane de son état, et Armand Duval, jeune homme fou d’amour pour celle qu’il ne faut pas. Impossible à assumer dans sa famille, suscitant trop facilement la jalousie d’Armand, cet amour les ronge à petit feu, rythmé par la toux persistante de Marguerite. La tuberculose finit par avoir raison d’elle et c’est après s’être effacée pour préserver la réputation de celui qu’elle aime que Marguerite meurt, seule. On l’aura compris, Dumas Fils réhabilite la courtisane comme victime d’une société bourgeoise qui en fait un objet de consommation et l’élève au rang d’héroïne tragique qui se précipite vers un destin inéluctable, rappelé par cette toux sanglante. La réconciliation des deux amants ne s’effectue donc que trop tard, la maladie ayant été plus rapide. Là encore, la femme légère qui meurt malade n’est pas une nouveauté: il y a aussi Mme de Merteuil dans Les Liaisons Dangereuses ou Nana chez Emile Zola, mais elles contractent toutes deux la petite vérole, associée à l’époque à la syphilis, autrement dit une maladie vénérienne qui, en plus, les défigure. Retour de bâton pour celle qui a trop fait profiter de ses charmes. La maladie de Marguerite est loin de tout cela, elle est presque invisible et ne la détruit que de l’intérieur, lui conférant une grâce presque romantique.

A partir de là, le thème romanesque et pathétique des amants séparés par la maladie devient un grand classique. On pourra citer, pour les plus connus, Colin et Chloé sous la plume de Boris Vian:

l'écume des joursColin rencontre, aime et épouse Chloé. Mais un nénuphar pousse dans son poumon. Elle aussi, elle tousse. Seules les innombrables bouquets de fleurs que Colin rassemble autour de son lit la soulagent et repoussent l’inéluctable. Là encore, le motif de la femme-fleur qui se flétrit par la maladie est repris sur un mode romantique très émouvant. La maladie devient cette forme de destin contre lequel on peut toujours lutter mais pas toujours gagner, et c’est cette terrible attente qui rend le thème si populaire et addictif: à quoi pense quelqu’un qui se meurt à petit feu? Ajoutez à cela des héros jeunes (c’est encore plus injuste) et aimé (c’est encore plus pathétiques) et vous obtenez une recette assez efficace.

On assume jusqu’au bout le romantisme de la maladie de la femme aimée avec Oliver et Jenny chez Erich Segal:

love storyIls sont jeunes, ils sont intelligents, ils vont à Harvard. Bon, il est riche, elle est pauvre, mais ils surmontent ça parce qu’ils s’aiment et contre tous les préjugés, ils se marient et parlent d’avoir un bébé. Mais elle va mourir, à 25 ans, d’une leucémie. Le ressort est encore le même: l’amour peut tout surmonter, mais pas ça. Ils ont surmonté leurs préjugés mutuels, leurs familles mutuelles, le manque d’argent, le manque de travail et lorsque tout va bien apparaît l’ultime épreuve, comme une forme d’acharnement. Résultat lacrymal assuré.

Et puis le thème a évolué. D’abord et surtout parce qu’avec l’évolution des thérapies, les malades ont pu témoigner eux-mêmes. Je ne parlerai pas ici de tous les témoignages de malades, qui ajoutent à ces situations tragiques et littérairement efficaces l’accent de vérité qui achève d’en faire parfois des petits bijoux. Je ne m’en tiendrai qu’aux fictions qui reprenne ce mode: que dirait un malade? Quelqu’un qui ne voit aucune amélioration et qui pourtant doit se battre? Et comment le dirait-il?

oscar et la dame roseOn développe avec Oscar le pathos de l’injustice à son plus haut niveau. Oscar a dix ans et une leucémie. C’est un enfant, il va mourir et il le sait. Toute la nouveauté est dans le ton: Oscar fustige ceux qui s’apitoient, qui lui mentent ou le cajolent. Il a un franc-parler très net et une furieuse envie de profiter de ses derniers jours. Alors Mamie-Rose, la bénévole de l’hôpital, lui propose d’écrire à Dieu et de lui raconter ses journées, comme si chacune d’entre elle devait durer dix ans. Et il en vit, des choses, Oscar… Le pari est tenu: on arrive à nous plonger au milieu d’enfants malades, tous confrontés à la mort, et à rire, à s’attendrir, à suivre Oscar dans ses mondes imaginaires. On n’échappera pas bien sûr au final sous les grandes eaux, mais l’émotion que suscite ce livre est beaucoup plus nuancée. Certes, la maladie est une nouvelle forme de Fatalité, mais au XXème siècle, la Fatalité, on la combat.

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Deborah vous a déjà parlé il y a quelques mois de ce roman: la maladie de Sam lui fait perdre la mémoire petit à petit, alors elle écrit pour ne rien oublier. Et à travers ses écrits, on confronte sa volonté de croquer la vie à pleine dent avec cette réalité funeste qui se rapproche petit à petit, ce que tout le monde sait très bien, le lecteur comme les personnages. On y croit, on se bat, on s’attache au personnage tout en sachant pertinemment qu’on a de fortes chances de le perdre en cours de route. Sa fragilité même le rend addictif.

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Bien sûr, celui qui a remis ces histoires sur le devant de la scène récemment est celui-ci.  Hazel et Augustus sont atteints d’un cancer, et c’est précisément ce qui les rapproche. Deux malades pour le prix d’un, d’où un nouvel intérêt: lequel des deux risque de mourir avant l’autre? Ils tombent amoureux et se retrouvent autour de leur livre préféré qui les emmène jusqu’à Amsterdam à la rencontre de l’auteur. Un joli message sur le dépassement de soi et la nécessité de profiter de la vie, que ce soit de la sienne ou de ceux qu’on aime.

Couverture de Jo

Très connue dans les collèges et les lycées, la BD Jo exploite elle aussi le thème dans un but de prévention affiché. Jo est une ado sans histoire, sportive, studieuse, soucieuse de préserver sa soeur des mauvaises rencontres. Elle tombe amoureuse de Laurent, hanté par le souvenir de son frère mort du sida. Pour le rassurer, Jo lui propose de passer le test ensemble. Et là encore, les héros jeunes, amoureux, à qui pourtant tout sourit, qui n’ont pourtant jamais rien fait pour mériter ça, seront séparés par une maladie. C’est probablement ce qui touche le plus dans ces histoires de maladie: même si ça n’arrive qu’aux autres, on peut s’identifier et se dire que ce n’est pas que de la fiction. Qu’avant de mourir, il y a l’étape de la maladie, de l’espoir, des rencontres, des rebondissements, des proches. L’épée de Damoclès est là et rend la vie plus précieuse encore.

Et vous, avez-vous croisé des intrigues bâties autour de maladies dans vos lectures?

– Méusine-