Les duos sont une formule qui fonctionne souvent. D’autant plus si ils sont complémentaires. L’un de ceux qui marchent fort: lorsqu’un grand costaud gentil s’associe à un petit malin pas très musclé sauf du cerveau. Si-si, il y en a partout, et pas seulement dans les livres.

D’où vient l’idée? Peut-être d’une variation autour David et Goliath, même si on parlera ici plutôt de duel que de duo. L’idée que le gigantesque champion des Philistins est abattu d’un simple coup de fronde adroitement placé par l’adolescent d’Israel a de quoi séduire.

A la télévision, la recette marche fort, souvent couplée à celle du clown blanc et de l’auguste, car le potentiel comique d’un tel décalage est énorme. Les cartoons l’exploitent à fond, qu’il s’agisse de Tom et Jerry où le plus fort est toujours le plus bête, comme dans Bip bip et le Coyote. Là où ça devient intéressant, c’est lorsque ces deux-là ne sont plus adversaires, mais alliés, comme dans le dessin animé « Minus et Cortex ». Ces deux souris génétiquement modifiées qui rêvent de conquérir le monde sont diamétralement opposées: le plus grand est le plus bête, et le plus petit est diaboliquement intelligent.

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Le mythe de Robin des Bois a d’ailleurs, dans ses nombreuses variations, souvent exploité aussi cette dualité. Le premier des compagnons de Robin, ironiquement surnommé Petit Jean, n’a justement rien de petit. Il est bûcheron, autrement dit un métier physique, et ses représentations le situent grand et fort. Robin, quant à lui, brille par son adresse qui lui permet de se jouer de la police, de tromper le shérif et de devenir le héros du peuple. Comme souvent, la représentation la moins subtile de ce duo peut se trouver chez Disney, qui a choisi la force bonhomme de l’ours et la ruse habile du renard pour les incarner:

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En littérature, la plus belle incarnation de ce type de duo est gauloise, créée par Goscninny et Uderzo.

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Le dessin d’Uderzo ne laisse aucune place à l’ambiguïté: Obélix est fort, dans tous les sens du terme. C’est lui qui porte les menhirs d’une seule main, qui les lance même sur ses chers romains, et qui les gratifie de bouquets de baffes bien senties. Mais son attachement à son chien Idéfix et à son ami Astérix en font une sorte de gros nounours, un gros bébé à chouchouter, un vrai gentil qui baffe des Romains comme d’autres jouent à la balle au prisonnier à la récré. De son côté, on le sait, Astérix est petit, et pour espérer suivre les aventures musclées de son camarade, il ne peut compter que sur sa gourde de potion magique… et sur son cerveau. Le petit malin de l’équipe, c’est lui. Et d’ailleurs, la bonhomie un peu simple d’Obélix est là pour le rappeler en permanence, tout comme le côté bourru et mal dégrossi de pas mal de ses compatriotes. Rappelons-nous son très joli retournement de cerveau dans la maison qui rend fou dans Les douze travaux d’Astérix, ou comment prendre l’administration à son propre piège. Dans l’extrait suivant, on voit bien comment Obélix craque le premier quand on s’attaque au cerveau, car « la potion magique ne peut pas [les] aider ici » (aux alentour de 5’30):

Dans la littérature plus classique, l’exemple le plus célèbre est bien sûr le duo formé par Lenny et George dans Des souris et des hommes, le roman de John Steinbeck.

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C’est surtout le personnage de Lennie qui attire notre attention ici. Non seulement il est décrit comme gigantesque, mais surtout, il est doté d’une force physique hors du commun qu’il ne maitrise pas du tout. Le drame réside dans le fait que dans cette impressionnante carure se cache l’âme d’un enfant. Lennie est déficient mental, constamment traité comme un idiot. Simple et gentil, il aime caresser des choses douces. Comme les lapins par exemple ou des souris mortes qu’il garde dans ses poches sans avoir conscience vraiment du côté glauque de ce qu’il fait. Un enfant avec son doudou, vous dis-je. Heureusement, à ses côtés, on trouve George, vif et à l’affût de tout ce qui pourrait mal tourner avec Lennie. Il prend soin de lui tout en le prenant sous son aile dans son rêve de posséder une petite ferme bien à lui. S’il n’est pas décrit comme exceptionnellement intelligent, le contraste avec Lennie joue son rôle: c’est lui la conscience du duo, celui qui perçoit le danger autour, et qui en fait rempart mental pour Lennie quand lui n’a qu’un rempart physique.

Moins connu, mais tout aussi représentatif, le duo formé par Albin et Claude Gueux dans le roman éponyme de Victor Hugo:

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Claude, rappelons-le, a volé et pour cette raison il est incarcéré. Ce colosse a un gros problème en prison: la petite ration de pain qui lui est donnée ne suffit pas à nourrir sa carrure. Il a faim. C’est son compagnon de cellule, Albin, jeune homme faible et fragile, qui lui propose de partager avec lui une ration trop grosse pour lui. En échange, Claude lui apporte sa protection, lui qui jouit auprès des détenus d’une grande popularité. L’histoire se terminera de manière dramatique puisque Claude assassine le directeur de la prison, déclenchant sa condamnation à mort. Là encore, la force physique et les actions de Claude le placent du côté de la force brute. Est-ce suffisant pour placer Albin du côté de l’intellect? Leur premier dialogue rapporté dans le texte le laisse penser:

« — Que veux-tu ? dit-il enfin brusquement.
— Que tu me rendes un service, dit timidement le jeune homme.
— Quoi ? reprit Claude.
— Que tu m’aides à manger cela. J’en ai trop.« 

Ces simples lignes montrent à la fois la grande délicatesse d’Albin et sa subtilité, pour ne pas donner à Claude l’impression de lui avoir fait pitié tout en lui montrant qu’il a perçu sa détresse. Sensibilité et habileté, voilà ce qui le définit, et qui l’installe donc dans son rôle du duo. D’ailleurs, dans l’adaptation télévisée de 2009 avec Samuel Le Bihan dans le rôle-titre, cet aspect d’Albin a été amplifié puisqu’il apprend à lire à claude Gueux, afin qu’il puisse écrire à sa compagne. Encore une fois, donc, du côté cérébral et sentimental.

L’un a les bras, l’autre la tête. C’est un peu sur ce schéma, subtilement renouvelé je l’avoue, que fonctionne aussi le célèbre duo Sherlock Holmes et John Watson créé par Sir Arthur Conan Doyle:

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Le narrateur de ces histoires, Watson, ne colle pas avec l’image de grosse brute gentille d’Obélix et de Lennie. Pourtant, on retrouve des similitudes. Certes, Watson est médecin. Mais pas n’importe lequel: c’est un médecin militaire. Lorsqu’il rencontre Holmes, il est passé par les champs de bataille des Indes ainsi que par l’Afghanistan, où il a connu les blessures et la maladie. Autrement dit, le bagarreur, la main armée du duo, c’est bien lui, même si ce n’est que sous-entendu et accessoire dans le rôle qu’il joue avec Holmes. Par ailleurs, il développe une image de vrai gentil. Bien plus sociable que Holmes, ne serait-ce que parce qu’il a une clientèle à soigner, il nous offre aussi quelques petites scènes de romance lorsqu’il rencontre sa future épouse. Enfin, Watson reste le faire-valoir du brillant esprit de Holmes, notamment lorsqu’il ne comprend strictement rien aux déductions et stratégies de son acolyte. Il n’est pas rare qu’il soit le premier estomaqué par les révélations de Holmes. S’il n’est pas spécialement non plus décrit comme un idiot, il représente donc le commun des mortels, loin, très loin derrière les prouesses intellectuelles de Sherlock Holmes, pour lequel je n’ai pas besoin de vous expliquer le rôle de petit malin de l’équipe.

Je terminerai sur une variation du thème que je trouve intéressante: celle du docteur Jekyll et de Mr Hyde dans le roman de R. L. Stevenson:

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La démonstration est simple: M. Hyde est un violent criminel, que l’on a surpris à piétiner une fillette ou battre un homme à coup de canne. Evidemment, on n’est pas là dans le cadre d’une gentille brute, mais la comparaison reste à faire. C’est lorsqu’on s’inquiète de ne plus voir le Dr Jekyll qu’il réapparaît dans le monde, plus bienveillant et charmant que jamais. Et notons que c’est lui, l’intellectuel génial qui a été capable de scinder sa propre âme en deux au moyen d’une simple potion. Là où c’est plus tordu, c’est que ce duo va plus loin qu’un affrontement ou une collaboration: c’est les deux en même temps. Jekyll lutte contre Hyde, mais Hyde n’est autre que Jekyll. Si l’on interprète traditionnellement ce personnage comme le tiraillement entre le bien et le mal au sein d’une même personne, on y voit aussi la mise en personnage de deux personnalités distinctes qui ne peuvent exister séparément. D’où la popularité d’un duo qui les exploiterait, et d’où l’inéluctable drame de vouloir les forcer à partager une même vie.

Et vous, avec-vous déjà croisé ce type de duo dans vos lectures? Dites-nous tout!

– Mélusine-