Depuis l’explosion de la littérature pour jeunes adultes, le triangle amoureux est devenu presque un passage obligé, attendu, pour ne pas dire une ficelle très facile pour créer un peu de suspens sentimental. Un bon gros cliché, quoi. Pourtant, ce schéma existe depuis très longtemps dans la littérature, voire dans la mythologie, à l’origine d’histoires célèbres et indémodables.

Parmi les premiers à s’être illustrés, on remarquera dans la mythologie romaine le couple formé par Vulcain et Vénus. Le dieux de la forge, le plus laid de tous, et la déesse de l’amour, la plus belle, se marient sur l’intervention de Junon, mère peu aimante de Vulcain qui cherche à se rattraper. Très vite, Vénus trompe son mari avec Mars, le beau dieu de la guerre.

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On raconte aussi que dans l’Egypte antique, la si belle Nefertari, si elle a fini par épouser le pharaon Ramsès II, a d’abord longuement hésité entre lui et le charismatique Moïse. La mythologie médiévale, elle aussi, fait la part belle à ces femmes que le mari n’émeut pas et qui s’enflamment pour un autre. Parmi les plus célèbres, Iseut, femme du roi Marc, auquel elle n’a rien à reproché à part de ne l’avoir pas rencontré avant le mariage. C’est sur le chemin qui la ramène à son futur époux qu’elle tombe amoureuse de Tristan, le propre neveu de son mari, et elle déploiera des trésors inventivité pour cacher cet amour adultère.
Dans le même esprit, la reine Guenièvre, donnée en mariage au célèbre roi Arthur pour des raisons politiques, est elle aussi tombée amoureuse du beau Lancelot à la veille de son mariage. Et ce n’est pas l’affection que lui porte Arthur qui la détournera de son amant.

Ces histoires sont-elles réellement des triangles amoureux? On pourrait dire que non, parce que la femme n’hésite pas franchement entre deux hommes, comme ça sera le cas dans les romans plus récents. Pourtant, elles en sont les prémisses, car elles comportent un point important: l’innocence du mari, qui loin de susciter la moquerie ou l’aversion, est un personnage bon, sans rien à se reprocher, et l’infidélité de la femme est moins facilement comprise.

C’est la base de notre définition du triangle amoureux: deux hommes entre lesquels une femme va hésiter et devoir choisir. Car force est de constater qu’il est assez rare que deux femmes se battent pour un même homme (la bonne vieille morale machiste est tenace dans ce genre de cliché).

Afficher l'image d'origineLa littérature classique n’a pas échappé à ce schéma. Là encore, il s’agit de faire hésiter l’héroïne et le lecteur entre deux hommes pleins de charme et de qualité, tout du moins jusqu’à ce que l’un des deux révèle son vrai visage. Pour que la morale soit sauve dans une bonne romance, il faut qu’elle choisisse pour de bonnes raisons, et que le délaissé s’avère un bien mauvais choix. Dans le célèbre Orgueil et Préjugés de Jane Austen, Elizabeth Benett attire à la fois l’attention du taciturne et honnête Mr Darcy et du charmeur Mr Wikham. Chacun dissimulant à sa manière sa véritable nature, elle hésite clairement entre les deux, aveuglée par sa fierté blessée. Heureusement, lorsque l’un se montre un séducteur sans scrupule et l’autre un honnête gentleman, l’issue du triangle amoureux satisfait tout le monde, lecteur compris.

autant en emporte le ventLes choses sont un peu différentes dans Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell. L’impétueuse Scarlett O’Hara a dès le départ jeté son dévolu sur Ashley, et peu lui importe que celui-ci épouse Melly. Séduisante et effrontée, elle attire vite l’attention du peu recommandable capitaine Rhett Buttler, à la réputation sulfureuse. Il l’attire, mais elle maintient que son amour pour Ashley est intact. Et lorsqu’elle est seule avec Ashley, celui-ci ne peut qu’avouer son profond penchant pour Scarlett. Alors le doute est permanent: Scarlett va-t-elle continuer à poursuivre Ashley de ses assiduités même si celui-ci la fuit, ou va-t-elle accepter de répondre aux avances de Rhett? Pour le lecteur, difficile de dire s’il souhaite voir triompher son grand amour ou l’aventurier piquant.

Là est peut-être la constante du triangle amoureux et son grand potentiel dramatique, si souvent galvaudé maintenant. Si l’héroïne hésite entre deux prétendants, c’est parce qu’elle a conscience que les deux la méritent, que les deux ont de grandes qualités qui l’attirent. Et le lecteur également, qui même si il peut affirmer sa préférence pour l’un, ne peut blâmer l’autre.

delicatesseParfois, il est bien plus simple de faire du deuxième prétendant un personnage peu sympathique afin d’orienter nettement le choix de l’héroïne. C’est le cas, par exemple, dans La Délicatesse de David Foenkinos. Après la mort de son mari, Nathalie peine à sortir de sa dépression, jusqu’au jour où sans explication, sans savoir pourquoi, elle embrasse Markus, un de ses collègues. Ce qui n’est pas du tout du goût de son patron qui la convoite également. Mais autant la prévenance, la disponibilité et les attentions de Markus le rendent très attachant, autant le patron a plutôt le profil de macho en pleine crise de démon de midi qui néglige sa femme pour profiter d’une jolie occasion. Nathalie n’envisage d’ailleurs pas longtemps de céder à son patron et le lecteur ne retient pas vraiment ce dernier comme un personnage de l’intrigue, preuve que ce roman ne rentre pas réellement dans le triangle amoureux.

D’autres romans modernes ont subtilement renouvelé le motif, en donnant au prétendant éconduit un rôle un peu particulier. Prenons par exemple Le diable au corps de Raymond Radiguet. L’intrigue en est simple: un homme jugé trop jeune pour partir au front devient l’amant de la fiancée d’un soldat parti se battre pour la France. Le parfum de scandale et de péché est évidemment voulu, mais ce qui m’a frappé, c’est que même si on ne peut s’empêcher de souscrire à cette histoire d’amour du fait du point de vue du narrateur, on ne peut pour autant en exclure le fiancé, héros par son absence même. Un renversement total des valeurs.

manon-des-sourcesDe la même façon, dans Manon des Sources de Marcel Pagnol, Ugolin, héros de la série et protagoniste du premier tome, tombe fou amoureux de Manon. Or il a volontairement causé la mort de son père, Jean, et elle a juré de se venger de lui. Il vit dès lors une véritable torture, alors que Manon se rapproche de l’instituteur du village qu’elle finira par épouser. Là encore, elle n’hésite pas franchement entre les deux puisqu’elle déteste Ugolin depuis toujours, mais le lecteur, lui, en viendrait presque à espérer qu’elle se laisse attendrir, notamment en constatant l’ampleur de sa passion et surtout, à quel point il est manipulé par un Papé froid et sans scrupule depuis le début.

Ne sont-ce pas là des variations bien plus intéressantes que la simple hésitation d’une fille entre deux garçons? Car c’est finalement devenu bien classique, dans la littérature de jeune adulte, de Twilight à Hunger Games en passant par tous les autres, de voir deux jeunes hommes que tout oppose et pourtant si attachants l’un comme l’autre se battre pour les beaux yeux d’une héroïne qui ne sait lequel choisir. De la même façon, j’aimerai bien ajouter à ce panorama des histoires inversées, ou un homme hésite entre deux femmes. N’hésitez pas à me les signaler si vous en connaissez!

– Mélusine –