Ils fascinent par leur rareté et leur défi aux lois de la nature. On leur prête des liens mystérieux que nul ne peut comprendre. Il n’en fallait pas plus pour que les jumeaux déchaînent l’imagination et s’invitent dans les pages de nos lectures.

Dès les origines, les mythes de toutes les cultures se sont penchées sur le cas des jumeaux. Chez les Grecs, Castor et Pollux, les deux frères d’Hélène de Troie, sont les plus célèbres. Ils ne sont pourtant pas de vrais jumeaux: s’ils naissent bien en même temps, ils sont issus de deux oeufs différents, pondus par leur mère Léda après son union avec Zeus. Pollux est donc un demi-dieu là où Castor n’est qu’un mortel, ce qui n’altère en rien leurs liens. Au contraire, au moment de leur mort, la séparation n’est pas envisageable. On leur propose alors de passer un jour sur l’Olympe et un jour aux Enfers. Dans la Bible, dès les premiers enfants nés d’une femme, à savoir Abel et Caïn, on retrouve une gémellité, qui va tourner à la rivalité: lorsque Dieu manifeste sa préférence pour les offrandes d’Abel, Caïn le tue de ses mains, amenant le meurtre parmi les hommes. Quant aux Romains, c’est toute la fondation de leur Cité qui repose sur une paire de jumeaux: Remus et Romulus, élevés par une louve. Si c’est ensemble qu’ils décident de fonder une ville, c’est au moment de la nommer et diriger que leur opposition apparaît. Là encore, le jumeau frustré finit par assassiner son propre frère.

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Alors double parfait ou double maléfique? Fusionnel ou gêneur? Toute la problématique des jumeaux est là.

Plus tard, la littérature moderne va remettre les jumeaux sur le devant de la scène, car leur aura fantastique n’a pas fini d’intriguer. L’un des plus connus parmi les auteurs qui ont creusé la question: Alexandre Dumas. En effet, dans Le Vicomte de Bragelonne, il développe l’une des légendes autour d’un prisonnier de la Bastille mort en 1703 dont on ignore l’identité et le motif de l’incarcération et qui avait été vu portant un masque de fer. Reprenant une idée émise par Voltaire, Dumas imagine qu’il s’agit là du frère jumeaux de Louis XIV, emprisonné et dissimulé toute sa vie pour éviter qu’il ne revendique le trône. Il est évident qu’imaginer que le plus célèbre et plus rayonnant des rois de France ait une telle part d’ombre est fascinant et tous ceux qui ont brodé sur cette théorie (en premier lieu Marcel Pagnol) ont imaginé ce que serait devenu la France (et a fortiori le monde!) si l’autre jumeau était monté sur le trône. Double de son frère ou son exact opposé? Encore une fois, qui dit gémellité dit querelle pour la place d’honneur.

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Dans la littérature contemporaine, les jumeaux font vite cliché : leur présence n’est jamais anecdotique et doit se faire avec beaucoup de subtilité. Prenons l’exemple du roman d’Olivier Adam, Je vais bien, ne t’en fais pas. Claire, jeune caissière à la vie morne, dépérit depuis que son frère Loïc a un jour quitté la maison après une dispute avec son père. Aucune nouvelle pendant des mois, jusqu’à une lettre qui se veut rassurante: Loïc va bien, il l’embrasse, mais il ne reviendra pas.je vais bien ne t'en fais pas

Rien ne dit ouvertement dans le roman que Loïc et Claire sont jumeaux. Pourtant, c’est clairement l’impression que l’on veut donner avec ce manque créé par l’absence, ce vide et cette impression d’incomplétude de Claire après le départ de son frère. C’est d’ailleurs la lecture et le parti pris du film de Philippe Lioret qui adapte ce roman et qui annonce clairement une relation très fusionnelle entre les jumeaux.

De manière plus classique J.K. Rowling a elle aussi inclus une paire de jumeaux dans sa saga Harry Potter avec Fred et George Weasley. Pour le coup, rien de dramatique chez eux: farceurs invétérés et prêts à tous les mauvais coups, les jumeaux Weasley sont parfaitement identiques et souvent interchangeables.

harry potterAu départ de la saga, ils semblent surtout présents pour participer à l’interminable tribu de garçons Weasley, dont le nombre devient plus crédible si l’on y inclus au moins une paire de jumeaux. On retrouve d’ailleurs la même technique dans le conte de Perrault Le Petit Poucet, repris par Jean-Claude Mourlevat dans son roman L’enfant océan: sur les sept frères, on compte six paires de jumeaux, ce qui permet aussi de mettre en valeur la singularité du petit dernier, le héros. Chez Rowling également, la gémellité prend un peu d’épaisseur au moment où l’un des deux meurt, mais force est de constater que globalement, Fred et George Weasley sont considérés comme un tout, un duo qui a pour avantage de les présenter toujours comme complices, unis et de leur donner de la force.

Même les mangas ont exploité le thème des jumeaux. J’en citerai deux, très différents. Le premier, Pink Diary, est un manga français signé Jenny qui raconte des histoires sentimentales adolescentes sur fond d’intrigues de collège. On y présente dès le premier tome les jumeaux Kiyoko et Kenji Tominari. Autant Kiyoko est taciturne, renfermée et blessée par une rupture douloureuse qui l’a plongée dans une quasi-dépression, autant Kenji est une figure lumineuse, pleine de vie, ami dévoué et rassurant. pink_diary

Encore une fois, il est trop facile d’espérer que les jumeaux mènent une vie sans histoire dans laquelle leurs liens, leur ressemblance ou leur opposition n’auraient pas d’impact. Ici, il s’agit d’illustrer la rupture entre le frère et la soeur, leur attitude radicalement opposée et la manière dont chacun va évoluer face à des événements communs.

Naoki Urasawa, lui, écrit des mangas qui relèvent plutôt du thriller. Dans Monster, il met en scène le docteur Kenzo Tenma, jeune neurochirurgien japonais venu travailler en Allemagne, et qui découvre avec effarement que dans son hôpital, toutes les vies n’ont clairement pas la même valeur. C’est pour se révolter contre cet état de fait qu’il décide d’opérer un petit garçon qui a reçu une balle dans la tête, plutôt que le maire victime d’une rupture d’anévrisme: l’enfant est arrivé avant et son cas est plus sérieux. Lourde de conséquences sur sa carrière, cette décision le sera plus encore que prévu: car à peine réveillé, le garçon s’enfuit de l’hôpital après avoir tué toute l’équipe médicale qui s’occupait de lui et surtout a enlevé l’autre rescapée de la fusillade, sa soeur jumelle.

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Au-delà de la fascination exercée par un enfant serial-killer sur laquelle repose l’intrigue, tout le propos est de savoir ce qui lie exactement ces deux mystérieux jumeaux. La soeur est-elle aussi un monstre en puissance comme le frère? Ou au contraire, est-elle la version saine d’esprit de ce duo? Et dans ce cas, comment faire pour la sauver des griffes de son double monstrueux? D’ailleurs, est-elle réellement en danger avec son propre frère jumeau? Riche de questionnement, le manga développe cette double thématique de ressemblance/opposition entre les jumeaux qui se retrouve souvent dans la littérature.

Dans tous les cas, les jumeaux sont les deux faces d’une même médaille, le reflet l’un de l’autre. Mais l’identité parfaite n’intéresse que dans ses petits écarts et les auteurs jouent avec cela. Lorsqu’ils se ressemblent physiquement, c’est pour mieux s’opposer radicalement sur leurs caractères au point de s’entretuer. Si au contraire ils sont différents, a fortiori lorsqu’il s’agit d’un garçon et d’une fille, on jouera sur leur côté complémentaire, voire fusionnel.

La littérature fantastique jeunesse si vendeuse aujourd’hui n’a pas laissé échappé le filon. En bit-litt, par exemple, la saga Maeve Reagan de Marika Gallman met en scène une jeune femme aux prises avec une bande de vampires pour qui elle représente l’objet d’une ancienne prophétie et un enjeu considérable. Aux premières loges, elle devra affronter un frère jumeau dont elle découvre l’existence.

maeve regan

Certes, on n’est pas dans un genre qui fait dans la subtilité et l’originalité. Mais pour autant, ce roman cherche à ne pas tomber trop vite dans le cliché. Car au départ, c’est son père que Maeve recherche, afin de trouver des réponses. Quand on sait que l’immortalité des vampires fausse considérablement la fiabilité de l’âge, il n’est pas étonnant qu’une fois face à celui qui lui ressemble tant, elle ne pense pas tout de suite en la possibilité d’un frère, et le lecteur non plus. Là encore, on va relancer l’opposition entre les jumeaux: là où Maeve s’oppose à la prophétie et à la violence familiale, son frère jumeau l’incarne complètement.

La fantasy elle aussi exploite la thématique des jumeaux. Citons par exemple la récente saga Les Pierres de Fumée d’Eric Boisset. Les jumeaux Eléa et Liam forment un duo efficace pour organiser leur vie en face d’un père défaillant. Lorsqu’Eléa est enlevée par une créature reptilienne qui l’emmène de l’autre côté de la frontière magique des pierres de fumée, Liam se lance à sa poursuite. Et chacun de son côté, ils vont découvrir qu’ils possèdent des capacités magiques dont ils ignorent l’origine, et vont les développer dans l’espoir de trouver un moyen d’être à nouveau réunis.

les pierres de fumée

Très proches, très complémentaires, les jumeaux montrent là leur proximité. C’est sur cette similarité, ce parallélisme que va jouer la série puisque dès le début, ils sont séparés et ne vont que chercher à se retrouver. On va donc suivre simultanément leurs cheminements respectifs tout en constatant leur similitude. Ils grandissent, dévoilent leur force et surtout, leur prédisposition pour la magie qu’ils n’avaient jamais soupçonnée. Et chacun de leur côté, ils vont aussi creuser un pan de leurs origines. Cette structure créée nécessairement une très forte attente quant à leurs retrouvailles.

La dystopie s’en est mêlé également, comme dans Saba, Ange de la mort de Moira Young. Dans un monde dévasté, Saba voit son frère jumeau Lugh enlevé sous ses yeux par une horde d’inconnus, dans une attaque où son père est tué et qui la laisse seule avec sa petite soeur, une enfant qu’elle a toujours tenu à distance car sa mère est morte en la mettant au monde. Forte, farouche, Saba décide de quitter ce lieu qu’elle a toujours connu pour retrouver son frère, sans vraiment savoir quoi faire de son encombrante petite soeur.

saba ange de la mort

Les jumeaux se dessinent en creux dans cette histoire. En effet, Lugh est très peu présent dans le roman et on ne voit de lui que ce que Saba en dit et en pense. Et elle l’idéalise complètement: chaleureux, bienveillant, fort, solaire. La part de lumière de Saba. Saba qui elle est sombre, taciturne, obsédée par l’univers de mort dans lequel elle vit, dure avec ceux qui l’entourent, prête à tout sacrifier pour avancer. On devine alors que si Lugh lui manque tant, c’est qu’il est son exact pendant, tout ce qu’elle n’est pas et qui lui apporte l’équilibre, à la façon du yin et du yang. Ces personnages conjuguent à la fois l’opposition entre les jumeaux et le besoin qu’ils ont l’un de l’autre.

Jouer sur leur similitude, leur opposition, leur complémentarité, voilà toutes les possibilités narratives offertes par les jumeaux qui continuent à inspirer nos auteurs.

Et vous, avez-vous déjà croisé des jumeaux dans vos lectures? Qu’apportent-ils à un roman? Dites-nous tout!

– Mélusine –