Cette semaine, je vais vous parler de deux lectures qui m’ont interpellée chacune à leur manière.

si loin de kaboul

Ce soir, Fadi fuit l’Afghanistan avec sa famille. Le régime totalitaire des Talibans est devenu bien trop répressif, et ils ont déjà approché son père Habib, intellectuel qui a fait ses études aux Etats-Unis, pour servir leur cause. Mais en pleine nuit, au milieu des autres migrants, des passeurs, dans le danger des Talibans qui les poursuivent, sa petite soeur Mariam, six ans, lâche sa main. Et échoue à monter dans le camion. C’est rongé par la culpabilité que Fadi doit commencer une nouvelle vie en Amérique, entassé avec sa famille dans un minuscule logement, dans une école où le racisme est bien présent et où il n’a qu’un objectif: retrouver Mariam.

On n’a jamais parlé autant de migrants qu’en ce moment et c’était là une bonne opportunité pour se plonger dans ce roman jeunesse dont le contexte pourtant est loin d’être récent puisqu’il va faire des attentats de Manhattan en 2001 un de ses événements centraux. Vécue à hauteur d’enfant, par les yeux de Fadi, cette histoire est absolument poignante. On y retrouve aussi la promiscuité forcée, le décalage puisque Habib, titulaire d’un doctorat délivré par une université américaine, est contraint de travailler comme chauffeur de taxi, la difficile intégration d’enfants qui n’ont plus de repères.
Très émouvant, ce roman est aussi instructif et s’attaque au sujet très compliqué de l’exil politique. Le régime Taliban, tantôt sauveur, tantôt bourreau, n’est pas aisé à comprendre, suscite des réactions complexes et contrastées chez les Afghans eux-mêmes et il était loin d’être simple d’en faire le sujet d’un roman jeunesse. Le pari est réussi haut la main, car sans caricature, sans  manichéisme, on nous dépeint un peuple déchiré et doublement victime.

si c'est un homme audio

En 1947, ce livre est le premier publié pour raconter l’expérience des camps de concentration. Primo Levi, résistant, arrêté en 1942, se déclare aux nazis comme “citoyen italien de race juive”. D’abord parqué avec les autres prisonniers, il est rapidement mis dans un train, debout, sans eau, pendant des heures, pour une destination inconnue. C’est alors qu’il découvre le Lager. Le camp de concentration le plus connu, le plus meurtrier. Peu à peu, il apprend comment survivre dans ce gigantesque laboratoire à deshumaniser. Le travail harassant et abrutissant, les interminables séances d’appel, la faim chronique et les humiliations banales… Et surtout, tout ces petits détails, cette chance, ces coincidences, ces miracles qui lui ont permis de survivre pour témoigner.

Ames sensibles s’abstenir, voici une littérature concentrationnaire particulièrement dure et crue. Sans pathos excessif, sans accusation, c’est une analyse du système concentrationnaire quasi médicale qui nous est servie et cela rend les choses presque encore plus insupportable. Il se place volontiers dans une posture d’observateur pour nous décrire un système social, politique, commercial, complètement à part, propre à l’univers concentrationnaire dont on peine à imaginer qu’il a pu exister à nos portes.
Pourtant l’empathie est bien là. Des envolées philosophiques, poétiques, lyriques ramènent cette part d’humanité que le narrateur cherche à conserver et à retrouver autour de lui. Et s’il décrit volontiers ce qu’il subit lui-même, la lourdeur des charges à porter, les pieds trempés et blessés, jamais il ne se pose en héros ou en exemple, et l’on ne peut douter qu’il doit sa survie à une série de circonstances insolemment chanceuse: son jeune âge, ses compétences de chimiste, l’aide d’un civil, jusqu’à sa présence à l’infirmerie au moment pile de l’évacuation du camp.
Dans la version audio qui vient de sortir, la lecture de Raphaël Enthoven, toute en sensibilité et en sobriété, accompagne parfaitement cette histoire à la fois poignante et noble.

Et vous, qu’avez-vous lu de bien récemment?

–  Mélusine –