Ce personnage, là, c’est un salaud. Ou une garce, au choix. Mais comme on est dans des histoires d’amour et qu’il faut que ça se finisse bien, il/elle va changer. Devenir quelqu’un de bien. Et comment? Pour quoi? Mais par amour, bien sûr! C’est ça, la rédemption amoureuse. Et ça marche.

Les plus grandes histoires d’amour n’y ont d’ailleurs pas dérogé. Prenons l’archétype, Roméo et Juliette, de William Shakespeare himself. Le pitch, tout le monde le connaît: alors que les Montaigu et les Capulet se vouent une haine farouche à Vérone, Roméo Montaigu et Juliette Capulet tombent follement amoureux l’un de l’autre. Et ça se finit dans un bain de sang. Ce qu’on voit un peu moins bien, c’est qu’au début de la pièce, Roméo, c’est loin d’être un enfant de choeur. Bagarreur et provocateur, il n’est pas le dernier à chercher des noises au premier Capulet venu, à la pointe de son épée un peu prompte. D’ailleurs, vous rappelez-vous comment il rencontre Juliette? Il est amoureux d’une autre, une certaine Rosaline. Ses amis lui proposent alors de s’incruster dans la fête donnée par Capulet en l’honneur de sa fille pour y retrouver la demoiselle. S’inviter dans la fête de son pire ennemi, si c’est pas chercher les problèmes, ça… Et évidemment, lorsque Roméo aperçoit Juliette, il oublie fissa Rosaline. En voilà un modèle de constance et de fidélité! Oui, mais tout le monde lui pardonne, car amoureux de Juliette, Roméo devient l’amant idéal, prêt à tout risquer pour sa belle, et surtout, doux comme un agneau, au grand désespoir d’ailleurs de ses amis qui ne comprennent pas pourquoi il refuse de répondre aux brimades des Capulets (forçant Mercutio à se battre à sa place ce qui lance le début du bain de sang made in Shakespeare).

Liaisons DangereusesUn autre superbe exemple tient dans les célébrissimes Liaisons Dangereuses de Laclos. Plus salopard que Valmont, quand même, on ne fait pas. Il considère la séduction comme un jeu, un défi même. C’est d’ailleurs lui qui s’occupera de déflorer la petite Cécile de Volange, tout juste sortie du couvent, afin de ruiner son prochain mariage. Et c’est par goût du challenge qu’il s’acharne à obtenir les faveurs de Mme de Tourvel, modèle de fidélité et de vertu. Pris à son propre piège, il ne s’attend pas à tomber amoureux de cette jolie ingénue qui lui sacrifie tout. Et s’il commence par enterrer ses propres sentiments pour aller au bout de ce qu’il a commencé, il finit sur son lit de mort par lui dédier son dernier souffle. Dans un siècle libertin où les valeurs religieuses sont profondément ébranlées, le fait que Valmont meurt en repenti et surtout en amoureux en fait un symbole très fort. S’il n’y a pas, à proprement parler, de rédemption spirituelle, il y en a bien une sur le plan humain et amoureux. Mais bon, on est tout de même dans les Liaisons Dangereuses: repenti, oui, mais mort.

Continuons dans les classiques avec un détestable individu que nombre de lectrices ont adoré voir se transformer en adorable amoureux au fil des pages: dans Orgueil et préjugés, de Jane Austen, la pauvre mais futée Elizabeth Bennett se retrouve confrontée au taciturne Mr Darcy qui s’empresse de lui faire connaître ses idées très arrêtées sur la basse condition de sa famille. Vexée, Elizabeth se rapproche de Mr Wickham, un séduisant ami d’enfance de Darcy qui lui raconte à quel point l’attitude de ce dernier a été méprisable envers lui. Catalogué comme le noble dédaigneux et glacial, Darcy se fera donc joliment éconduire lorsqu’il tentera de demander la main d’Elizabeth, surmontant le dégoût que lui inspire une telle mésalliance. Mais Jane Austen est une petite maligne qui mérite sa réputation de grand auteur: ce serait trop simple si Darcy était subitement devenu un noble coeur au contact de sa belle. L’évolution du personnage montre qu’il a en réalité toujours été une bonne personne, mais qu’il a été aveuglé par les défauts bien réels des proches d’Elizabeth (et notamment ses greluches de petites soeurs). Et le lecteur (ok, la lectrice) est ravie de se dire qu’elle s’en doutait, quand même, depuis le début.

autant en emporte le ventToujours dans les histoires d’amour les plus mythiques, allons vers l’Amérique avec Autant en emporte le vent, de Margaret Mitchell. Scarlett O’Hara, jeune et jolie jeune fille de la haute société de Géorgie, aime séduire et porter de jolies robes, et n’a d’autre objectif que d’obtenir l’amour d’Ashley Wilkes, même si après que celui-ci a épousé Melanie Hamilton. Mais son chemin ne cesse de croiser celui de Rhett Butler, un capitaine à la réputation sulfureuse, persona non grata dans toutes les maisons des environs. On raconte qu’il a séduit une jeune fille puis refusé de l’épouser ensuite… Lorsqu’éclate la guerre de sécession, Rhett se révèle politiquement incorrect et positivement amoral: refusant d’être patriote et d’aller se battre, il se constitue au passage une petite fortune en étant un des rares à ne pas être arrêté par l’embargo commercial. Il ose même demander ouvertement à Scarlett d’être sa maîtresse, mais exclue l’idée du mariage. Un vrai gentleman, vous en conviendrez. Mais Rhett est aussi celui qui vole au secours de Scarlett pour la sortir d’une ville en flamme, pose un regard lucide sur les pourris superficiels et bienveillant sur les véritables gentils et, finalement un grand sentimental, revient toujours vers elle jusqu’à l’épouser malgré ce qu’il sait sur ses sentiments pour Ashley. Et on espère pendant des pages et des pages de ce roman fleuve que le bad boy et la petite rebelle un peu garce vont mutuellement s’assagir et enfin s’aimer!

ì^ionŒàé^àé^'ˆê^€La rédemption amoureuse n’a pas de frontière ni d’époque. Dans Quo Vadis? d’Henryk Sienkiewicz, le règne de Néron affiche son goût pour les plaisirs et la décadence. Le jeune patricien Vinicius croise chez Aulus la jeune Callina, surnommée Lygie. Il en tombe amoureux, il la lui faut. Mais les choses ne sont pas si simples. Fille d’un roi vaincu, ramenée par un combattant qui l’a élevée comme sa fille, Lygie n’est pas une esclave qu’il peut acheter et soumettre. Elle n’est pas non plus une citoyenne romaine qu’il peut épouser. Qu’à cela ne tienne: l’homme a ses entrées chez Néron, qui la réclame comme otage afin de la lui remettre. La force, l’épée, voilà tout ce que connaît Vinicius et voilà comment il compte obtenir Lygie. Mais lorsqu’elle s’enfuit pour lui échapper et qu’elle se réfugie chez les Chrétiens, il va découvrir un autre univers, où le pardon et l’amour de son prochain sont des valeurs essentielles. Et lorsqu’il comprend que Lygie ne pourra l’aime que dans ces valeurs-là, il change peu à peu. En voilà une pur jus, de rédemption amoureuse, d’autant plus radicale qu’elle rassemble deux personnes que tout devait opposer au départ, ce qui est le schéma le plus courant: le bad boy se changera-t-il en agneau par amour? Voilà ce que le lecteur veut savoir!

 Les romances contemporaines ont très souvent exploité le filon, et particulièrement la bit-litt. Qui ne rêve pas qu’un sanguinaire vampire qui se comporte comme une véritable bête depuis des siècles (et/ou comme un fieffé séducteur) devienne d’un seul coup un amoureux transi en rencontrant une jolie humaine et promette au passage de ne plus jamais tuer personne? Les exemples sont légion, de Marika Gallman à Georgia Caldera en passant par Mathieu Guibé, pour ne citer que le domaine francophone.

50_shadesLe dernier en date a tout compris de cet attrait des lecteurs pour les mauvais garçons que l’amour transforme en gentils toutous. Dans le célèbre Cinquante nuances de Grey, de E.L. James, Anastasia Steele rencontre le très riche, très beau, très mystérieux Christian Grey. Mais Christian Grey ne conçoit le sexe que dans la soumission et la punition de sa partenaire. Et quand on est une ingénue maladroite, vierge de surcroit, le choc est rude. Complètement obsédé par elle, Grey a à coeur de contrôler toute sa vie, depuis sa manière de s’habiller jusqu’à ce qu’elle fait de ses week-end en passant par ce qu’elle mange. Et ne rêve que de l’attacher pour mieux lui infliger quelques coups de cravache. Oui, mais… elle lui plaît bien, la petite Ana. Plus que ça, même, et il est tellement décidé à l’avoir qu’il accepte un bon paquet d’entorses à ses habitudes, de sorte que finalement, il ne la soumettra pas tant que ça. A peine une petite fessée plus tard, on apprendra que ce milliardaire qui la couvre de cadeau pour la calmer et qui la fait surveiller n’est en fait pas un psychopathe mais qu’il sort d’une enfance sombre et difficile qui explique ses déviances. Mais heureusement, la rencontre avec Ana va le guérir de tous ses démons et faire de lui l’amant idéal. Of course.

Et oui, la rédemption amoureuse est une recette qui marche, pour réunir les opposés et satisfaire notre envie de croire que l’amour peut tout guérir et rendre meilleur même le pire des monstres.

Et vous, en avez-vous déjà croisé dans vos lectures?

– Mélusine –