Le Petit Prince, c’est un roman qui figure parmi les livres les plus connus, les plus lus et les plus exportés du patrimoine culturel français. Alors quand on annonce une adaptation cinéma en 2015, autant dire qu’elle est attendue au tournant. L’histoire qui a bercé des générations d’enfants devenus adultes a placé le petit blondinet, sa rose et son renard parmi les grands mythes littéraires. Pour moi, c’est un monstre sacré alors j’y suis allée avec autant d’impatience que de circonspection.

Un auteur mythique à lui tout seul

Antoine de Saint-Exupéry est né à Lyon en 1900. Et quand vous faites un petit tour dans la capitale des gaules, il est une star locale. En toute logique, l’aéroport lyonnais porte le nom de cet aviateur militaire. La plupart de ses romans sont d’ailleurs inspirés de ses nombreux voyages et appellent au rêve et à l’ailleurs.

Ce qui m’a toujours fascinée, c’est sa mort. Ou plutôt sa disparition. En effet, en 1944, son avion disparaît au-dessus de la Méditerranée. Pendant des décennies, le mystère reste entier. Ce n’est qu’en 2004 qu’on identifie formellement la carcasse d’un avion retrouvé au large de Marseille. Avouez que ça reste quand même ultra-romanesque, surtout pour un auteur qui est déjà mondialement connu à l’époque.

Un livre au parcours étonnant

Au début des années 1940, Saint-Exupéry est à New-York d’où il souhaite poursuivre l’effort de guerre avec les forces américaines. C’est là que son éditeur américain lui suggère de mettre en mots les petits dessins qu’il griffonne en permanence, parmi lesquels un petit bonhomme blond. En 1943, c’est donc à New York que paraît, en Anglais et en Français, le si célèbre roman. Il ne sera publié en France qu’en 1945, après la disparition de l’auteur.

Le succès ne se dément toujours pas. Le livre est aujourd’hui traduit en plus de 250 langues et dialectes, publié partout dans le monde.

http://www.sieclebleu.org/images/Images%20LPP/petitprince.jpgSur son site « Siècle bleu« , Jean-Pierre Goux évoque sa collection des traductions du livre, dont il recherche toujours de nouvelles versions.

Les nouvelles technologies ont relancé la question de la publication du Petit Prince pour sa version numérique. En effet, depuis le 1er janvier 2015, les droits de l’oeuvre devraient être tombés dans le domaine public après que se soient écoulés 70 ans depuis la mort de leur auteur. Ce qui permet de diffuser et télécharger gratuitement les oeuvres en toute légalité, une aubaine r pour les amateurs de liseuse et autres supports numériques. Cette durée étant de 50 ans au Canada, on a pu voir sur le Wikisource québécois une version française en ligne de l’oeuvre de Saint-Exupéry depuis quelques années. Mais désormais, exception faite pour les Etats-Unis, Le Petit Prince est libre de droits… sauf en France. En effet, la loi française prévoit l’extension de la durée de droits pour les auteurs morts pour la France. Je ne sais pas vous, mais moi, ça me donne l’impression d’un livre autour duquel flotte une atmosphère d’exception.

Une histoire inclassable

Livre pour enfant? Livre pour adulte? La question est posée dès la dédicace et la réponse reste compliquée. Car s’il s’agit évidemment d’un livre classé en jeunesse, les messages qu’il porte, les doubles sens à foison et les fréquentes références à l’opposition entre petits et grands qui le jalonnent en font un mystère inépuisable.

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Deux présentations éditoriales pour un même livre.

D’inspiration autobiographique, il s’ouvre sur le récit d’un enfant, brimé dans sa carrière d’artiste peintre par des adultes incapables de saisir son imaginaire dans ses dessins et qui l’encourage à s’occuper de choses plus sérieuse. L’enfant devient donc aviateur, ses dessins soigneusement rangés dans sa poche, jusqu’au jour où une panne d’avion l’oblige à se poser en plein désert. Là, alors que l’eau se fait rare et que ses réparations n’avancent guère, il voit arriver un petit bonhomme blond, sorti de nulle part, qui lui dit: « S’il vous plaît, dessine-moi un mouton ».

Le Petit Prince va alors lui raconter son histoire. Sa petite planète, où il lui suffit de tirer sa chaise pour admirer les couchers de soleil et où il faut soigneusement arracher les pousses de baobabs avant qu’ils ne deviennent énormes et ne l’étouffent. Sa rose, vaniteuse et capricieuse et qu’il aime pourtant tellement. Son départ pour visiter toutes les planètes alentours et leurs habitants, du roi au vaniteux en passant par le businessman qui passe sa vie à compter et compter encore. Son arrivée sur la Terre où il apprivoise le Renard. Et surtout, ses messages bien à lui, où l’on voit toutes les étoiles rire comme autant de grelots, où le temps que l’on perd pour quelqu’un est précisément ce qui le rend important et où le monde devient magique dès lors qu’on sait y voir ce qui est essentiel, avec le coeur bien sûr.

Conte initiatique, ce livre se démarque aussi par sa gravité. Car l’histoire du Petit Prince, c’est aussi l’histoire de nombre de déceptions, de prises de conscience nostalgiques et tardives, et surtout l’histoire d’une terrible séparation, comme si le fabuleux gardien de tant de secrets essentiels, si longtemps attendu par le narrateur, était malheureusement déjà reparti sur son étoile, et que depuis, les yeux vers le ciel, tout le monde ne peut plus qu’attendre, espérer son retour.

Faites-vous partie de ceux qui voient le chapeau ou ceux qui voient le serpent boa ayant avalé un éléphant? Voyez-vous une caisse en bois ou le joli petit mouton caché à l’intérieur? Voyez-vous avec vos yeux ou un peu plus loin? Voilà quelques-unes des premières questions qui font que ce livre se lit à tout âge, avec un regard neuf, avec de nouvelles choses qui affleurent à la conscience. Il traine dans votre bibliothèque depuis votre cours de Français en 6ème? Peut-être est-ce l’occasion de le rouvrir, juste pour voir si vous y comprenez autre chose…

Une adaptation périlleuse

Vous vous en doutez, une oeuvre aussi riche par sa simplicité même, aussi universelle, est un véritable défi à l’adaptation. Les réalisateurs français ne s’y sont d’ailleurs pas bousculés. On sera indulgent sur le fait que ce soit un américain, Mark Osborne, qui se lance: la popularité du livre aux Etats-Unis vaut celle de France et le projet lui a été confié par une production française.

On ne lésine pas sur le casting: André Dussolier, Marion Cotillard, Vincent Cassel, Florence Foresti… L’affiche est attractive.

La bonne idée là-dedans: ne pas faire une simple adaptation du roman. Annonçons-le: ce film, c’est d’abord une histoire originale, dans laquelle l’oeuvre de Saint-Exupéry viendra certes jouer le rôle principal mais qui n’en est qu’une partie. C’est affiché et assumé: on nous propose une lecture, une interprétation, une réception du livre, et ça attire forcément l’indulgence. Bien vu.

C’est donc l’histoire d’une petite fille qui vit seule avec une maman seule elle aussi. Très prise par un travail dans lequel tout repose sur elle et où rien n’est laissé au hasard, elle veut le meilleur pour sa fille et le meilleur, ça passe par un projet de vie soigneusement étudié, du travail, du sport, une alimentation équilibrée et la meilleure école qui soit. Pleine de bonne volonté, l’enfant suit donc ce projet noté heure par heure sur un immense tableau récapitulatif qui programme sa vie jusqu’à environ sa majorité, à vue de nez… Mais son attention est attirée par son voisin, un excentrique vieil homme qui tente de faire démarrer un vieil avion dans son jardin et qui a installé sur son toit une plate-forme avec un télescope pour observer les étoiles.

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Par sa fenêtre, celui-ci lui envoie alors les premières pages manuscrites d’une histoire qu’il a écrite et illustrée, celle de sa rencontre dans le désert avec un drôle de petit bonhomme blond. Fascinée, l’enfant découvre alors le bonheur du rêve et de l’imaginaire, dans le dos bien sûr de sa maman qui n’avait pas du tout prévu tout cela sur son grand tableau.

On plonge alors dans l’histoire même de Saint-Exupéry et là réside la prouesse visuelle et technique du film. Si l’histoire de la petite fille sont réalisées avec les techniques d’animation de pointe auxquelles les long-métrages de Dreamworks et Pixar nous ont habitués, là, ce sont les aquarelles de Saint-Exupéry qui s’animent, comme si les silhouettes de papier se levaient et prenaient corps devant nos yeux.

Ce stop-motion avec son petit côté rustique est un véritable régal. Des blocs carrés blancs et gris qui forment l’essentiel du décor industriel et formaté dans la vie de la petite fille, on passe à ce jaune doré froissé, couleur des parchemins anciens qui recèlent des trésors. L’ambiance est là, efficace et le film est éblouissant.

Pour ce qui est de l’histoire, bien sûr, des coupes ont été faites. On y retrouvera néanmoins l’essentiel, à savoir la rose, le renard et les petits messages du Petit Prince. C’est surtout dans le choix des personnages que l’on voit l’angle sélectionné. En effet, sur toutes les planètes visitées par le Petit Prince, on ne retiendra que celles qui évoquent les défauts des grandes personnes, à savoir l’autorité fantoche du roi, l’orgueil ridicule du vaniteux et bien sûr la sécheresse stérile du businessman. On occultera le désespoir du buveur ou (mon préféré) l’allumeur de réverbère, le seul d’après le Petit Prince à exercer une activité véritablement utile « puisque c’est joli ». Ce n’est pas anodin: ce sont eux qui représentent le monde dont la petite fille doit s’extirper et on ne pouvait trop les multiplier afin de rester dans un film grand public voire pour enfant.

Car là est peut-être ce que je reprocherai à ce film. Garder la complexité et la profondeur de Saint-Exupéry, c’est prendre le risque qu’il ne soit pas compris, notamment par les enfants qui sont le coeur de cible. On a donc simplifié, ou plutôt explicité, aplani beaucoup des messages du film, notamment en ce qui concerne la tristesse, l’amour, la mort ou même le fait de grandir qui devient un véritable danger à cause de l’oubli. Le Petit Prince part alors à la rencontre de Peter Pan mais perd un peu de ce qui faisait sa particularité, cette ambiguïté, cette difficulté à choisir entre le monde des adultes et le monde des enfants, que le film met en image avec un manichéisme un peu décevant. Pas trop le choix, me direz-vous. C’est une vision du livre. Il en garde cependant la poésie, mais moins l’amertume et la nostalgie. C’est définitivement une oeuvre moins ouverte, moins profonde que le livre dont elle se réclame, même si elle a tenté d’en garder l’aura de mystère, à travers des personnages emblématiques qui n’ont pas de nom et une fin qui envoie valser les limites entre réel et imaginaire et célèbre la transmission des histoires universelles. Cela reste un très joli moment, un très joli spectacle aussi, par lequel vous pouvez vous laisser tenter.

– Mélusine –