Les enfants de moins de 8 ans baignés de contes de fée et de romans de chevalerie rêvent tous de devenir un héros ou une princesse adulée, en d’autres termes quelqu’un d’exceptionnel. Et quand ils grandissent et qu’ils changent de lecture… et bien la recette restent la même. Car les héros qui nous marquent dans nos lectures sont d’autant plus marquants qu’au départ, ils n’étaient rien. Nada. Des mecs ou des nanas normaux, sans intérêt, limite un peu craignos. Comme nous, quoi. Comme quoi de personne lambda insignifiante, on peut devenir le roi du monde. Ou la reine.

Ca commence fort avec Cendrillon.400px-Gustave_dore_cendrillon4 La morale du conte de Perrault est assez claire. La petite, laissée par son père à la merci d’une belle-mère jalouse et cruelle et de ses deux demi-soeurs qui n’ont rien à lui envier, est traitée comme une servante. Souillon jusqu’au bout de ses sabots, elle est habillée de haillons et doit son surnom au fait qu’elle dort à la cuisine, près de la cheminée, et qu’elle est donc souvent couverte de cendres. Mais elle a le coeur bon et beaucoup de grâce et surtout, la chance d’avoir une marraine avec quelques pouvoirs de fée, qui l’habille de soie et pierreries et l’envoie au bal où le Prince tombe amoureux d’elle (comme quoi, une jolie robe et un bon bain et tu deviens irrésistible, ma fille). De servante de la maison, Cendrillon arrive donc au sommet, parce que c’est bien connu, sous la crasse et les haillons, une princesse sommeille en chacune de nous!

arthurBeaucoup de romans de chevalerie et leurs héritiers, les romans de fantasy réutilisent cette idée: que la plus insignifiante des personnes puisse être un être exceptionnel qui s’ignore. Tenez, le roi Arthur par exemple. Dans son enfance, il n’est que le fils adoptif de Antor, chevalier sans argent, et écuyer de son valeureux frère adoptif Keu. C’est d’ailleurs en allant chercher une épée pour celui-ci qu’il tombe sur une célèbre arme plantée dans la roche et qu’il la retire et l’apporte à son frère pour remplacer celle qu’il ne trouve pas. Or, cette épée n’est autre qu’Excalibur, épée magique scellée dans le rocher par Merlin afin de désigner le futur roi de Bretagne. L’enfant sans père, l’écuyer qui n’était pas destiné à devenir même chevalier, monte donc sur le trône, avec la destinée qu’on lui connaît. Bon, il triche un peu puisqu’on apprend qu’il était en fait le fils légitime du roi Uter Pendragon, ce qui fournit au passage une opportune révélation familiale.

Bilbo-le-hobbitLa fantasy, elle, exploite à fond le filon. Le meilleur exemple actuellement en est le très populaire Bilbo le Hobbit, dans le roman de Tolkien qui lui est consacré. Au départ, Biblon n’aspire qu’à une chose: vivre tranquillement dans son trou de hobbit, en faisant ripaille le soir et en fumant sa pipe devant sa porte. Il n’est personne, et ça lui convient très bien. Alors évidemment, quand le magicien Gandalf le Gris débarque chez lui pour l’embarquer dans une aventure pleine de rebondissement, il ne se doute pas qu’il finira par affronter un dragon, faire un concours de devinettes avec Gollum ou passer à son doigt le si redouté anneau unique. Tout en passant tout le roman à dire que quand même, il aimerait bien y retourner dans son trou de hobbit, parce qu’on est quand même bien chez soi! Et oui, si Bilbon est aussi attachant dans le roman, c’est parce qu’il n’a rien du héros chevaleresque qui part à la conquête du monde ou du redresseur de tort qui va le sauver. Il aime la tranquillité. Il est normal.

charlie_et_la_chocolaterieLa bonne vieille morale de la littérature jeunesse s’est bien évidemment saisi du filon, et il faut avouer que c’est sain. Prenez par exemple le chef d’oeuvre de Roald Dahl Charlie et la chocolaterie. Quand la fabuleuse chocolaterie de Willy Wonka, véritable caverne aux merveilles, ouvre ses portes à cinq heureux élus choisis par hasard, nous sommes nombreux à espérer que le petit Charlie Bucket, si gentil, si affamé, si pauvre, qui vit dans sa bicoque branlante avec ses deux parents et ses quatre grand-parents si vieux et si fatigués, gagnera ce trésor qui lui fera tant de bien. Parce qu’après tout, il le mérite. Ce n’est que justice que le gentil pauvre soit sorti de la misère et que le pactole n’aille pas à un de ces horribles enfants qui se vautrent déjà dans le luxe, les sucreries et l’oisiveté, et qui en plus crachent à la figure de tout le monde. Justice, voilà: la littérature jeunesse cultive cet agréable cliché que les pauvres malheureux sont justement les plus gentils et les plus méritants, quand les riches sont le plus souvent des pourris qui ne méritent que notre mépris.

harry potterMême Harry Potter n’a pas dérogé à la règle. Harry Potter, c’est l’élu, celui qui a survécu au pire sorcier de tous les temps, celui dont le nom est sur toutes les lèvres depuis qu’il a un an, celui qui va devoir à nouveau affronter le seigneur du mal, bref, c’est le big boss. Chez les sorciers du moins. Parce que chez les Moldus, Harry Potter, c’est l’orphelin qui a eu l’immense chance d’être recueilli par ses généreux oncle et tante qui lui font bien sentir à quel point il peut être un fardeau pour eux. Tel une Cendrillon moderne, il a à peine droit à la parole et dort dans le placard sous l’escalier. Pendant qu’il doit se contenter des restes, son cousin Dudley, indécemment gras et gâté, lui rappelle tous les jours qu’il est quantité négligeable. Et comme les sorciers ont pour règle absolue que les Moldus doivent ignorer au maximum leur existence, hors de question que cela change! Harry Potter, c’est donc l’espoir pour tous que si malheureuse que puisse être notre vie, on peut devenir une véritable star dès que l’on passe de l’autre côté du miroir, où nous attend une famille, des amis, des millions de fans et un compte en banque bien garni.

jane eyreCendrillon d’ailleurs qui n’en finit pas de faire des émules. Dans l’Angleterre victorienne, par exemple, Charlotte Brontë a créé le personnage de Jane Eyre, idole de nombreuses lectrices. Orpheline, élevée par sa tante qui, là encore, lui fait bien sentir qu’elle est nettement inférieure à ses cousins, elle est ensuite pensionnaire dans un internat de jeune fille avant de devenir préceptrice des enfants de Mr Rochester, un riche châtelain. Comme par hasard, le riche Edward va tomber amoureux d’elle et est tout à fait prêt à épouser son employée. Comme le roman ne serait pas si populaire s’il ne s’agissait que cela, la vie va se charger de remettre les pendules à l’heure, mais avouez que ce fantasme de la pauvresse, sans argent, sans famille, sans maison, épousant le prince (ou assimilé, hein), reste furieusement tenace et fait toujours recette, même si elle a le malheur de véhiculer quelques clichés un peu arriérés qui font mal à mon féminisme.

don quichotteCar heureusement, tout comme JK Rowling et Charlotte Brontë, certains auteurs sont habiles à jouer avec cet anonyme parvenu trop facilement au sommet. Un des premiers à le faire avec beaucoup de recul est Cervantès, en créant son personnage de Don Quichotte. Abreuvés aux romans de chevalerie et aux héros sans peur et sans reproche, ce brave monsieur à l’esprit un peu fantasque décide de se faire chevalier errant. Après tout, pourquoi pas lui? Il enfile donc une armure en carton, saute sur un vieux cheval décrépi et se lance en quête de princesse à sauver. Et aussi improbable que cela puisse paraître, ça fonctionne, pour lui en tout cas: il affronte des géants et rêve de la belle princesse Dulcinée. Sauf que son écuyer Sancho Panza rappelle régulièrement que ce ne sont là que clichés irréalistes et que dans la réalité, un fou reste un fou et ne devient pas un héros en le décidant. Humour et dérision sont au rendez-vous, mais également réflexion sur le choix de son destin et la force de la conviction, puisqu’à de nombreuses reprises, les choses tournent en faveur de Quichotte, et l’on se demande s’il est si fou que ça.

slumdog millionnaireCar dans la vraie vie, sans le filtre du fantastique, du romantique ou du romanesque, les ascensions fulgurantes, on s’en méfie. Pire, on les manipule et on les fabrique. Et ça aussi, les auteurs l’ont bien compris. Ainsi, dans ses célèbres Fabuleuses aventures d’un Indien malchanceux qui devint milliardaire, Vikas Swarup met en scène ce moins que rien sorti du ruisseau qui ose se pointer à la télévision dans le jeu qui promet que l’argent coulera à flot et… le gagner. C’est louche. Hors de question que le héros de toute une nation soit ce va-nu-pied sans la moindre instruction. Il a forcément triché. Alors on l’interroge, on le torture, on mène l’enquête. Dans le réalisme, le zéro doit rester un zéro, parce que le monde est trop nul pour qu’on se permette de donner aux gens ce genre d’espoir, des fois qu’ils se targuent d’égaler ou de prendre la place des grands de ce monde.

Hunger_gamesOu alors si: on veut bien mais sous contrôle. Ce qui est facile dans le Big Brother permanent dans lequel nous vivons. Dans ses Hunger Games, Suzanne Collins choisit d’envoyer des anonymes tirés au sort et d’en faire les héros d’une émission de télévision purgatoire, émission pendant laquelle ils sont portés aux nues comme véritables champions de tout un peuple. L’héroïne, Katniss Everdeen, ajoute à cela le fait qu’elle représente le groupe le plus pauvre, le plus opprimé de tous, et donc qu’elle part de vraiment très, mais alors très très bas face à ses adversaires préparés pour les Jeux depuis le berceau. Mais le peuple a besoin de rêver, il faut qu’il croit à la Cendrillon combattive qu’on lui présente. Alors on la maquille, on l’habille, on lui apprend les bonnes manières et on la fait marcher dans la lumière. Elle est l’espoir pour tout le monde, au service du système même qui tue tout cet espoir. Alors comme on est dans la littérature jeunesse, la révolte n’est pas loin et le symbole va habilement être récupéré, mais il aura eu le temps de nous amener à réfléchir sur ce que nous attendons vraiment de ces héros partis de rien. Exemples à suivre, ou miroir aux alouettes?

Et vous, avez-vous déjà croisé de ces zéros devenus héros? De ces Cendrillons revisités?

–  Mélusine  –