Avec l’explosion des blogs littéraire, un mode particulier de publication a été particulièrement mis en lumière: l’auto-édition. Comme beaucoup de blogueurs, j’ai souvent été approchée par ces auteurs qui décident d’assumer eux-mêmes la publication et la promotion de leurs ouvrages. Et il faut l’avouer, du haut de mes sept ans d’expérience (ouah, l’ancêtre!), j’ai appris à en être un peu méfiante. Parce qu’après tout, si un livre n’a pas pu s’offrir les services d’un éditeur, c’est qu’il y a peut-être une raison, et je n’aime pas trop les vices cachés. Et oui, ce n’est pas parce qu’on est blogueur et disposé à servir de vitrine aux jeunes talents comme les nombreux présentés sur Les Bouquinautes, que l’on est prêt à lire n’importe quoi, surtout qu’il est compliqué ensuite de ménager la susceptibilité d’un écrivain auto-proclamé persuadé que nous n’avez pas compris son chef-d’oeuvre…

Pourtant, j’y reviens régulièrement. Parce que dans mon expérience, j’ai aussi eu la chance d’avoir de véritables coups de coeur pour des ouvrages auto-édités. Et comme cette sensation extraordinaire d’avoir découvert une véritable pépite ignorée de tous est absolument unique, je vous fait part de trois de mes plus belles découvertes.

on ne peut pas lutter contre le système 1Je triche un petit peu: ce roman, s’il a bien été édité par son auteur J. Heska lui-même, figure maintenant au catalogue des éditions Seconde Chance (créée par l’auteur pour publier uniquement ses propres ouvrages, on reste donc dans le même principe).

On ne peut pas lutter contre le système commence comme un thriller financier. Lawrence Newton travaille pour le consortium HONOLA, l’un de ces grands groupes commerciaux et financiers qui font la pluie et le beau temps sur l’économie mondiale. A la veille d’un Grenelle de l’Agriculture qui devrait leur permettre d’agrandir encore leur importance, en assouplissant les lois sur les OGM, un petit pépin vient se glisser dans l’engrenage. Clara, Hakim et Louise, trois militants du mouvement écologique Greenforce s’infiltrent pour libérer des animaux dans un laboratoire et découvrent un rapport bien compromettant pour HONOLA. Leur conscience ne fait qu’un tour: les voici bien décidés à mener leur enquête pour faire tomber le grand groupe, qui symbolise tout ce contre quoi ils se battent, leur ennemi suprême. Lawrence les surveille de loin: il faut dire que quinze ans auparavant, il faisait partie de leur petit groupe, marié à Clara, se battant contre le système dont il est aujourd’hui un des membres actifs.

Très vite, le roman tourne donc au roman d’action, de course-poursuite aux quatre coins de la planète: nous suivons avec angoisse et excitation nos trois héros, sortes de néo-hippies passionnés, à une pêche aux informations qui a tout d’une véritable folie. Il est assez amusant d’imaginer trois petits militants devenir aussi inquiétants pour une telle firme, d’être pourchassés par un véritable arsenal, et d’arriver à leur filer entre les doigts. Le thèmes du roman sont donc brûlants d’actualité, qu’il s’agisse de manipulations financières à très grande échelle ou de la lutte active contre les méfaits de ces firmes sur l’environnement au mépris même de la santé humaine.
Et le caractère bien trempé des personnages est à la hauteur de cette lutte. Régulièrement, le roman fait des flashback, sur la vie de Lawrence avec ses anciens amis, son histoire d’amour avec Clara, leurs anciennes actions pour couper les filets de pêchers de baleine ou faire dérailler les trains de déchets nucléaires, tout ce qui a conduit à leur séparation. Aucun temps mort dans le rythme, juste une irrésistible envie de savoir ce qui a bien pu se passer, un suspens permanent, pour un roman étonnamment addictif qui se laisse raconter tout seul, et surtout bourré d’humour: qu’il s’agisse des nombreuses références au cinéma (le contact des militants a pour nom de code Marty Mc Fly!) ou des dialogues enlevés, on s’amuse franchement et c’est son gros point fort.
Vendu à 2,99 € en version numérique sur Amazon, ce roman est un concentré de talent et de plaisir à tout petit prix!

C2H4O2Condie Raïs m’a proposé ce recueil de nouvelle, avant de se lancer dans un roman complet. Des nouvelles, c’est courageux. Et dans son cas, ça a payé.

Dans ce recueil qui porte pour titre la formule chimique de l’alcool, C2H5O2, on croise toute sorte de personnages politiquement incorrects. Une jeune femme se rend compte que tous ceux qui la touchent finissent par mourir, assez vite; avec cynisme et résignation, elle s’emploie à choisir ses amants en sachant qu’une mort inattendue et parfois grotesque les attends au coin de la rue. Un écrivain s’acharne à vouloir écrire un roman sentimental mais ne peut s’empêcher de faire tourner au vinaigre la passion de ses héros; il demande de l’aide à sa voisine de palier, une certaine Condie Raïs, moyennant quelques verres de vin blanc. Une employée subit les assauts livresques d’un collègue avec qui elle se lance dans un véritable harcèlement littéraire mutuel; de quoi aller confier ses états d’âme à Condie autour d’un verre de Chardonnay. Un gigolo payé par un milliardaire pour amuser sa femme se voit étendre ses fonctions à celle de directeur de conscience pour leur fille adolescente. Et Prospérine, la paria qui a osé coucher avec un boche, bannie du village avec son enfant à naître, prépare sa vengeance. Quant à ces deux professeurs de philosophie si courtois, un rien peut faire dégénérer leur échange de mail en véritable pugilat.

Pour ce qui est des nouvelles, ici, on en a des plus réussies, de celle qui profitent de leur forme courte pour aller à l’essentiel et agir comme une pointe. Une pointe de fantastique, du vrai, celui qui ne s’explique pas, qui ne fait pas intervenir de grands éclairs magiques mais qui s’insinue dans notre quotidien avec son petit malaise, qui remue quelque chose d’à la fois attendrissant et terrifiant. Un art de la chute, qui manipule volontiers un lecteur sur un sujet profondément malsain. Une décadence affichée: sexe, alcool, amoralité. Une mise à distance intéressante, puisque l’auteur met son propre personnage en scène, en vieille dame aux chats accros aux livres et au pinard. Et surtout, l’humour, mais un humour noir, caustique, grinçant, sur des sujets dont tout le monde ne rit pas, qui fustige les effets de mode en librairie, le pseudo-savoir-vivre intellectuel universitaire, les pudeurs archaïques. J’ai tout simplement adoré la bagarre livresque: “Ah tu m’offres le dernier livre de Marc Mussaut? Tiens, prends-toi donc un bon John Fante, on verra si tu t’en relèves…” Jouissif! Sans parler de l’échange de mail entre les deux philosophes qui dégénère et où l’on passe de “Permettez-moi de vous féliciter chaleureusement pour votre excellentissime article” à “ Tu te prends pour un philosophe, mais tu n’es qu’un vulgaire étron pendu à ma godasse !” Et si le sarcasme et le cynisme des premières nouvelles m’ont fait glousser de plaisir, les suivantes m’ont parfois émues aux larmes tant elles soulèvent des sujets poignants et tabous. J’en aurai voulu encore.

Là aussi, le livre est proposé en version numérique pour un prix dérisoire, autant dire une véritable opportunité!

dans les pas de romaneDeux tomes pour cette merveilleuse histoire signée Cécile G. Cortes. J’ai reçu le premier en service de presse et j’ai embrayé sur l’achat du second tant j’ai été séduite. C’est pourquoi je tiens absolument à vous parler de Dans les pas de Romane.

Romane, c’est la serveuse des Trois-Dragons, l’auberge de Nive. De temps en temps, elle s’offre une escapade aux écuries, travaillant son habileté équestre avec les chevaux que son frère Tristan dresse. Il est le seul à savoir que sa soeur est un Talent. Mais ceux-ci sont si mal vus dans la région que Romane tient à rester discrète sur le sujet. Pourtant, c’est probablement ce Talent qui a attiré un lutin dans sa chambre. Une lutine, pour être plus précise, une danthienne du nom de Niña, avec laquelle Romane va nouer un lien très particulier et pourtant tabou. Mais dehors, quelque chose semble se passer: de nombreux voyageurs et chasseurs font escale aux Trois-Dragons avant de prendre la route vers le Nord. Il y a quelque chose d’anormal, là-haut. Ninã le confirme: le Petit Peuple craint quelque chose. Lorsqu’une délégation de la Garde Royale fait elle aussi escale à Nive et demande à Romane de leur servir de guide vers le Nord, le soupçon se confirme: une menace inconnue rôde et se rapproche.

Romane est une héroïne qui a su gagner toute ma sympathie. Loin d’être une jeune première, elle a déjà enduré bien des épreuves. Le racisme d’abord: Romane et son frère Tristan ont perdu leur parents très jeunes et s’ils ont eu la chance d’être vite adoptés ensemble, ils gardent les cheveux noirs et la peau sombre du pays qu’ils n’ont pas connu. Les désillusions amoureuses aussi: Romane a failli se marier et s’est rendue compte au dernier moment que son fiancé cherchait à la modeler suivant ses désirs. Romane est donc une femme aguerrie qui ne s’en laisse pas conter, ni par les femmes ni par les hommes. Le mystère quant à son Talent est soigneusement entretenu et l’on devine ainsi tout le soin qu’elle met à le garder secret puisque le roman est mené à la première personne du point de vue de Romane. Loin d’être une midinette, cette héroïne forte et pleine de simplicité m’a énormément plu et j’ai eu beaucoup de sympathie, voire d’empathie, pour la solitude subie ou voulue qu’elle s’impose souvent.
Autour d’elle, les personnages secondaires sont particulièrement soignés et approfondis. Les personnages masculins, notamment. J’ai beaucoup aimé l’affection un peu bourrue de Tristan ou la poésie sensuelle d’Oedun le musicien. Les gardes royaux, avec leurs secrets et leur uniforme, sont particulièrement intrigants et si j’ai au départ beaucoup aimé Belvis, le jeune premier avec son humour et sa joue de vivre, j’ai appris à apprécier Enselin et ses blessures passées et surtout, Arthus et sa droiture infaillible.
Sa particularité, c’est aussi de déjouer habilement les pièges de la fantasy. Pour une fois, l’héroïne en est vraiment une, et pas juste une jolie poupée qui ne sert que de faire-valoir aux guerriers. De plus, la magie qui point dans cet univers ne sert pas de solution miracle à tout noeud de l’intrigue: elle est au contraire traitée avec défiance, voire cachée, ne tombe pas complètement dans la norme et cette subtilité m’a beaucoup plu. Je me suis laissée porter par un style qui, sans être recherché, ne tombe pas non plus dans la banalité et sait prendre soin de son lecteur en s’adressant à lui comme à quelqu’un d’intelligent. J’ai eu l’impression qu’on me racontait des histoires, des chroniques, des anecdotes, qui ne me demandaient pas d’effort de lecture mais ne me laissaient pas non plus d’impression simpliste, et j’ai beaucoup de respect pour les auteurs qui arrivent à atteindre cet effet.

Deux petits pavés, certes, mais qui se dévorent tout seuls: chacun est vendu au prix de 5 euros sur le site de l’auteur et sur Amazon bien sûr.

Allez! Si vous souhaitez soutenir des auteurs en-dehors du système mais vraiment talentueux, voici trois suggestions à suivre les yeux fermés!

–  Mélusine  –