« Luke… Je suis ton père! »

Cette réplique si souvent parodiée est devenue un lieu commun de notre culture. Un véritable cliché, et pas seulement au cinéma: la littérature elle aussi a utilisé encore et encore depuis la nuit des temps ce thème de la révélation familiale. Mais si, vous savez, ce retournement de situation vertigineux où l’on apprend qu’un des personnages est en fait le père/la mère/la soeur/le mari/le chien (oui, voyons la famille au sens large) du protagoniste.

Pratique, toujours efficace tant pour la dramaturgie que pour le pathos. Elle peut en effet servir de véritable catastrophe ou d’immense bonheur. Le plus loin que j’ai pu en retrouver des traces, c’est dans le mythe d’Oedipe, raconté par Sophocle dans Oedipe-Roi. Pour le coup, elle est un peu téléphonée. Je vous rappelle le pitch: le roi de Thèbes Laïos a appris d’un oracle que son enfant tuera son père et épousera sa mère. Il ordonne donc que l’enfant soit mis à mort. Mais l’homme chargé de l’exécution a pitié et suspend l’enfant à un arbre. Il sera recueilli et élevé par le roi et la reine de Corinthe, persuadé qu’il est leur fils légitime, jusqu’au jour où l’oracle lui répète sa prédiction et qu’il les quitte pour les protéger. A un carrefour, il s’énerve contre le vieillard qui refuse de lui céder le passage et le tue dans un mouvement d’humeur. Et lorsqu’il arrive à Thèbes et qu’il parvient à triompher du sphinx, il obtient en récompense la main de la reine. Il faudra attendre que ses parents adoptifs révèlent la vérité sur leur lit de mort pour qu’il se rende compte qu’il a effectivement tué son père et épousé sa mère. On n’est en pas encore aux grands retournements de situations, mais pour ce qui est d’émouvoir le lecteur, tous les ingrédients sont déjà là. Tout le long, le lecteur se demande à quel moment le destin va frapper et quand ce héros trop orgueilleux va enfin se rendre compte de la vérité. Et comme on touche à la famille, à ce qu’il y a de plus instinctif en terme de lien, l’effet est décuplé.

Un peu plus tard, à la Renaissance, les frères, sœurs, fils et filles cachés sont un ressort comique particulièrement utilisé, car ils permettent les fameuses fins heureuses qui remettent tout le monde d’accord, le « tout est bien qui finit bien ». Prenez Les Fourberies de Scapin, par exemple, de Molière. Deux jeunes hommes craignent le retour de leurs pères car ils se sont engagés l’un et l’autre avec de charmantes jeunes filles sans attendre le consentement paternel. Tout se résout avec bonheur lorsqu’on apprend que la fiancée de chacun est en fait la sœur de l’autre, que l’on croyait perdue dans un naufrage/enlevée par des bohémiens et qui réapparaît opportunément. Evidemment, c’est beaucoup plus léger que dans la version antique, et heureusement: il s’agit là de ménager des retrouvailles qui en plus, servent d’élément de résolution dans lequel tout le monde trouve son compte. Et quoi de plus émouvant, quoi de plus touchant que des retrouvailles familiales?

notre dameAu XIXème siècle, grande époque du réalisme social et de l’héroïsme romantique, on retrouve des révélations familiales à la pelle. A l’époque romantique, elle participe à rendre le personnage complexe, à le construire, à lui donner une ampleur insoupçonnée. C’est le cas dans le mythique Notre Dame de Paris de Victor Hugo. Tout le monde connaît le personnage d’Esméralda, la petite gitane qui danse sur le parvis de la cathédrale, qui affole la testostérone de tous les hommes qui entourent l’église, et qui croit encore au Prince Charmant. Ce que l’on connaît moins, c’est cette femme à moitié folle qui lui hurle sa haine des bohémiens qui lui ont enlevé sa petite fille il y a si longtemps. Lorsque la réalité est dévoilée, c’est au moment où Esméralda est amenée à l’échafaud. Celle qu’on conspuait, que l’on craignait, que l’on diabolisait parce qu’elle représentait l’étrangère et la païenne redevient une enfant du pays au moment où elle ne peut plus être sauvée. Tragique assuré qui prolonge efficacement le personnage du côté des préjugés et de ce qu’on appellera plus tard le racisme ordinaire.

les trois mousquetairesDans Les Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas, la révélation concerne surtout le lecteur. Un des personnages les plus fascinants, Milady de Winter, cache toutes sortes d’informations sur son passé. On sait uniquement qu’elle porte une marque au fer rouge, preuve qu’il s’agit d’une ancienne criminelle condamnée. Elle sert d’espionne au cardinal de Richelieu, qui complote pour faire décroitre l’influence de la reine Anne et grignoter peu à peu du pouvoir sur le roi Louis XIII. Curieusement, l’un des trois mousquetaires, Athos, est lui aussi peu bavard sur son passé. Et notamment sur sa femme, morte depuis très longtemps. Voilà de quoi faire rebondir un peu plus le passionnant personnage de Milady, qui passe son temps à se défaire des hommes qui tentent de la soumettre quitte à trahir et à tuer pour cela. Ce fil d’intrigue secondaire attise le mystère du personnage et achève d’en faire une figure inoubliable.

Dans Oliver Twist,Oliver Twist de Charles Dickens, on renoue avec les fins heureuses de la comédie classique. Le petit orphelin dont personne ne veut, balloté chez des employeurs peu scrupuleux, récupéré par une bande de voleur des rues, recueilli par un vieillard attendri, est l’archétype du personnage pathétique pour qui tout le monde espère que la roue va tourner. Passif et vulnérable, on a envie de le protéger quoi qu’il arrive. Ce n’est pas possible que le sort s’acharne à un tel point sur lui… Et heureusement, non, ce n’est pas possible. Car après des centaines et des centaines de pages, on lui trouve non seulement un frère, mais aussi un grand-père. Un héritage. Le spectateur est soulagé, la happy end espérée est arrivé avec son lot de reniflement, la morale est rétablie, le petit innocent finira ses jours au chaud et le ventre bien plein.

pierre et jeanDans le roman naturaliste, la révélation familiale permet d’explorer les méandres de l’hérédité. Dans Pierre et Jean, Guy de Maupassant met en scène deux frères que tout oppose, tant physiquement que dans le caractère ou les centres d’intérêt. Lorsqu’un vieil ami de leurs parents qu’ils n’ont jamais connu meurt, ils sont très surpris de constater qu’il lègue toute sa fortune à l’un des deux frères, et pas à l’autre. Dès lors, le frère malheureux n’a de cesse d’essayer de comprendre pourquoi cet inconnu a préféré son frère. Et soudain, une idée ne le lâche plus: et si son frère et lui n’avaient pas le même père? Voilà qui expliquerait tout. Aura-t-on une révélation ou pas? Sourde, latente, elle menace, elle ne doit pas éclater au risque d’amener le scandale, de faire exploser la famille.

Dans le roman contemporain, on ne se prive pas de reprendre un thème aussi efficace. On sait qu’on touche là à quelque chose de sacré, qui peut modifier radicalement une intrigue sans avoir besoin d’autre justification.

Dans le roman Un secret, de Philippe Grimbert, un jeune narrateur qui souffre autant de solitude que de sa différence flagrante avec ses parents, s’invente un grand frère imaginaire. Et plus le roman avance, plus d’étonnants signes de lucidité sur une histoire familiale dont il ne sait rien se dévoilent. D’abord son changement de patronyme, puis la présence d’un chien en peluche dans le grenier, et les étonnantes réactions de ses parents devant des documentaires sur l’holocauste. Des membres de sa famille seraient-ils au nombre des victimes de la Shoah? Au milieu du roman, c’est l’existence de toute une famille que l’on découvre et qui renferme son lot de secret, de drame. Ici, la révélation familiale s’inscrit dans une étroite relation avec le thème post-concentrationnaire: comment réagir lorsqu’on n’a pas soi-même vécu la plus grande horreur du siècle alors que nos proches, eux, l’ont vécu? Se taire, dissimuler, parler, exploser? Qui enterrer et de qui faire vivre la mémoire ?

La littérature fantastique et pour jeunes adultes elle aussi fait appel à ce mécanisme. Mais il revêt une nouvelle forme: en apprenant sa véritable identité, qui sont ses parents ou ses frères et soeurs, le héros prend conscience de sa nature d’être exceptionnel. Dans des versions basiques, on pourra citer la trilogie Cathy’s Book: la jeune Cathy, toujours hantée par la mort de son père, se retrouve confrontée au mystère de son petit ami Victor, qui semble avoir mené sur elle de drôles d’expérimentations avant de la plaquer sans explication. Lorsqu’elle apprend qu’il fait partie d’un groupe d’immortels, quelle n’est pas sa surprise d’apprendre que son père n’est peut-être pas si mort que ça et que c’est justement cela qui a attiré sur elle l’attention de Victor. Elle n’est elle-même pas la fille tout à fait normale qu’elle croyait être. les anges mordent aussi

De la même manière, dans la série Felicity Atcock de Sophie Jomain, Felicity se lamente que les créatures fantastiques ne cessent de faire irruption dans sa vie. Elle a d’ailleurs tapé dans l’oeil d’un entre-deux, mi-ange, mi-démon, Stan, qui est bien décidé à la mettre dans son lit à la première occasion. C’est au bout de quelques tomes qu’elle apprend que son propre père non seulement était en un entre-deux lui aussi, mais qu’il était de plus le partenaire de Stan, qui visiblement ne lui porte donc pas qu’un intérêt purement physique. L’héroïne porte donc une nature très particulière, et n’est pas non plus la petite humaine que nous pensions.

Je vais terminer en beauté avec le spécialiste de la révélation familiale: Harry Potter himself. Dès le premier tome, on apprend que le petit orphelin élevé par son oncle et sa tante, est en fait le fils de deux puissants sorciers connus pour avoir résisté au seigneur du mal. Bim. Et ça continue dans le tome 3 où l’on apprend que le criminel le plus recherché du pays est en fait un ami de son père et rien de moins que son parrain. Re-bim. En fait, toute la saga est construite de manière à révéler petit à petit des liens insoupçonnés entre les différents personnages et le héros qui expliquent le pourquoi du comment de son histoire. Et vas-y qu’un de ses profs était en fait un amoureux transi de sa maman, et vas-y que son papa était en fait un chasseur de Mangemorts… Ça n’arrête pas et c’est ce qui fait probablement le succès de la série: on découvre l’histoire familiale en même temps que le héros et l’identification fonctionne à plein régime.

Et pourtant, elle évite le cliché. Car il ne faut pas se leurrer: à force, le lecteur un peu averti la voit arriver à des kilomètres, et ça devient même un sujet de plaisanterie très attendu. Le challenge est donc là: réussir à utiliser ce ressort dramatique redoutable sans en faire un monstrueux lieu commun. Pas facile quand on constate que c’est précisément parce qu’elle était ultra-marquante qu’à force de faire dix mille fois le tour de nos esprit, elle en devient attendue. N’est-ce pas ce qui s’est produit pour Luke?

Et vous? Avez-vous vu passer des révélations familiales? Bien amenées ou vraiment cliché?

– Mélusine –