Jean-Philippe Jaworski en dédicace à la librairie Critic, Renn

Jean-Philippe Jaworski, conteur inlassable.

Figure incontournable de la fantasy française, Jean-Philippe Jaworski est avant tout un créateur d’univers passionné. Son premier roman, Gagner la Guerre est un bijou d’aventure romanesque et d’écriture stylistique ; qui fut récompensé en 2009 par le jury des Imaginales.

Narrateur infatigable, professeur de littérature et fondu d’Histoire, Jean-Philippe Jaworski est l’auteur d’une oeuvre très riche de ces amours érudits. Ses univers profonds relèvent d’une alchimie subtile entre fantasy et roman historique. Maestro du vocabulaire et génie des niveaux de langue multiples, l’auteur joue des décalages et façonne des personnages truculents inoubliables, dignes des plus grands récits d’aventure.

Après ses débuts dans le jeu de rôles, et l’écriture de Tiers Âge et Te deum pour un massacre, il publie son premier recueil de nouvelles en adaptant l’univers de ses parties. Janua Vera est la première pierre du Vieux Royaume, qu’il développera ensuite dans l’exceptionnel Gagner la Guerre. Son dernier roman Même pas mort, premier volume de sa nouvelle trilogie celtique Rois du monde, a été de nouveau récompensé du prix Imaginales en 2014.

C’est lors de ce salon que Jean-Philippe Jaworski a croisé la route de notre Marmotte nationale, et accepté de répondre à mes questions. C’est avec force fierté et une gratitude infinie que je vous présente aujourd’hui notre entretien.

Saint Epondyle :

Les « littératures de l’Imaginaire » sont des genres très rabâchés. Comment écrire de la Fantasy aujourd’hui ?

Jean-Philippe Jaworski :

La question se pose de la même façon pour le policier, l’autofiction, le roman de témoignage sur la société, le roman sentimental… La réponse sera toujours la même. C’était déjà le principe qu’enseignait Flaubert au jeune Maupassant :  « Si on a une originalité, disait-il, il faut avant tout la dégager ; si on n’en a pas, il faut en acquérir une. »  On peut aussi appeler cela le style ou la personnalité. Le cliché bien usé selon lequel on écrit ce qu’on voudrait lire me semble très applicable, si tant est qu’on veuille lire quelque chose que l’on a été impuissant à trouver.

Du Vieux Royaume à Rois du Monde, vous bâtissez des univers très approfondis. Au-delà de l’évasion littéraire, quel est l’objectif de vos romans ?

[Le divertissement] est aussi indispensable à l’existence que le rêve.L’évasion demeure probablement mon objectif principal. Je vise le divertissement, et contrairement à une opinion répandue qui voudrait réduire la littérature à un miroir du monde, je trouve que le divertissement est un volet important de la littérature. Il distrait les sceptiques de la déréliction, il peut offrir des horizons métaphoriques aux idéalistes. Il est aussi indispensable à l’existence que le rêve. Cela étant, en fonction de mes projets romanesques, je poursuis aussi d’autres objectifs. L’esthétique formelle reste une constante dans mon travail, même si je la subordonne au récit. Un roman comme Gagner la guerre possédait de modestes ambitions critiques : réagir contre la mode de la segmentation feuilletonesque, faire un pied de nez aux clichés de la crapule au grand cœur ou du salaud en quête de rédemption. Rois du Monde prétend investir une thématique très peu explorée par la fiction : nos racines lointaines, plus rêvées que reconstituées, quand la civilisation celte a basculé du premier âge du fer dans le second.

Vous jouez de styles et de niveaux de langue très différents dans chacun de vos récits. L’auteur doit-il s’effacer pour laisser parler ses personnages ?

Loin de moi l’idée de dicter ce que l’auteur doit faire ou ne pas faire. Personnellement, j’essaie de m’effacer pour laisser parler mes personnages. Nulle modestie en cela : les personnages demeurent mes créatures, et adapter le style à la créature reste œuvre d’auteur.

Gagner la Guerre, aux éditions des Moutons Électriques.

Gagner la Guerre est avant tout un exceptionnel récit d’aventure. Mais les nombreuses références (notamment à Machiavel) laissent entrevoir une réflexion plus profonde. Quel message faut-il y lire en filigrane ?

L’évasion et le divertissement, j’insiste, restent la principale raison d’être de Gagner la guerre. Ceci dit, le livre n’est pas dépourvu d’une arrière-pensée politique. Pour la résumer, on pourrait dire ceci : le roman suggère que la république est soluble dans l’oligarchie, et que l’oligarchie prépare aux dérives autoritaires. Compte tenu du poids des lobbies (c’est-à-dire, grosso modo, d’une élite financière) sur les institutions européennes, nous vivons dans une oligarchie qui endosse les dépouilles de la démocratie. (A ce sujet, je vous renvoie à l’essai d’Emmanuel Todd, Après la démocratie.)Ciudalia, république oligarchique, est une métaphore de mon inquiétude. L’Histoire nous apprend que le creusement des inégalités provoqué par l’oligarchie génère des tensions sociales ; celles-ci débouchent presque invariablement sur des réactions populistes et l’instauration de régimes forts. La tyrannie à Athènes, l’empire à Rome, la confiscation du pouvoir par les Médicis à Florence ou par la couronne de France en Flandre… Dans nos pays où le divorce s’accroît entre les opinions publiques et les institutions européennes, il n’est qu’à voir la façon dont l’extrême droite gagne du terrain. Ciuadlia, république oligarchique, est une métaphore de mon inquiétude. Le césarisme de Leonide Ducatore reflète la dérive vers l’action de « l’homme providentiel »,  dangereusement tentante dans ce type de société.

Vous avez écrit en lien étroit avec la communauté en ligne du Cafard Cosmique. Quel a été le rôle de la communauté dans votre processus d’écriture ?

Il y a quelques années, le forum du Cafard Cosmique avait pris une excellente initiative : l’ouverture d’une section, intitulée « Université virtuelle », où auteurs et traducteurs pouvaient poser des questions techniques ou scientifiques sur des domaines qu’ils ne maîtrisaient pas. Au cours de la composition de Gagner la guerre et de Même pas mort, j’y ai soulevé plusieurs questions sur certaines maladies ou certains traumatismes : plusieurs médecins ont eu l’amabilité de me répondre, souvent de façon détaillée, parfois en me donnant des liens vers des cours. J’ai puisé dans ces conseils pour peindre les séquelles du cassage de gueule de Benvenuto, par exemple, ou pour déterminer la fausse blessure mortelle de Bellovèse. Malheureusement, depuis 2011, l’université virtuelle n’est plus active. C’est fort dommage. Je n’en salue pas moins les médecins qui m’ont si aimablement conseillé, et qui signaient sous les pseudonymes de bobo, Bull, Popars et toubib.

Même pas mort (Rois du Monde I), aux éditions des Moutons Électriques.

En tant qu’auteur et joueur de jeux de rôles, quels ont été les apports de cette expérience dans votre métier d’aujourd’hui ? Avez-vous le projet de revenir au jeu de rôles un jour ?

En fait, j’ai deux métiers : je suis professeur et écrivain. Cela prend beaucoup de temps et d’énergie. J’aimerais énormément continuer à concevoir du jeu de rôle, mais pour l’instant, c’est matériellement impossible. C’est une vraie frustration, du reste, car j’ai des idées de jeu…

J’ai toujours envie de jouer dans les univers que je décris ou d’écrire les univers dans lesquels je joue.Le jeu de rôle n’en demeure pas moins une activité qui a influencé ma façon d’écrire. Bien sûr, mes romans ne sont pas des comptes rendus de partie. En revanche, il existe une circulation très nette entre l’imaginaire ludique et ma façon d’écrire de la fiction. Sur le plan diégétique, l’univers du Vieux Royaume est, à l’origine, un univers de jeu. J’ai du reste toujours envie de jouer dans les univers que je décris ou d’écrire les univers dans lesquels je joue. Sur le plan narratif, ma nette préférence pour le point de vue interne provient du souci de me mettre à la place du personnage-joueur. Sur le plan descriptif, mon penchant pour l’hypotypose, c’est-à-dire pour l’image visuelle, provient du souci de représentation du maître de jeu quand il anime une partie.

Quels conseils auriez-vous à donner à des auteurs débutants ?

Il faut lire, lire et lire. D’abord, et avant tout. De tout, et surtout varier ses centres d’intérêts, pour élargir la gamme de ses idées et de ses esthétiques.

Il faut beaucoup écrire. Je ne crois guère en l’inspiration. C’est 5% du texte, et encore, pour ceux qui ont de la chance. C’est un accident heureux qui arrive rarement. Attendre qu’elle arrive – ou attendre plus simplement d’avoir envie d’écrire – pousse à une procrastination qui est souvent le premier pas vers l’abandon. Ecrire, c’est avant tout du travail.

Il faut vivre, aussi, du moins si l’on veut nourrir l’œuvre d’une sensibilité singulière.


Propos recueillis par Saint Epondyle
Mes remerciements à Marmotte et Black Wolf pour m’avoir donné l’occasion de cette interview.
Remerciements spéciaux à Jean-Philippe Jaworski, conteur sans pareil et maître des langages fleuris pour sa disponibilité et le temps passé à répondre à mes questions.

Les livres de Jean-Philippe Jaworski

  • Janua Vera (nouvelles), Les moutons électriques, 2007
  • Gagner la guerre, Les moutons électriques, 2009 – Lire ma critique
  • Même pas mort, Les moutons électriques, 2013