Il est des auteurs, comme ça, que l’on rencontre par hasard, au tournant d’un rayon littérature comme on croiserait un vieux copain dans un supermarché. Enfin, non, pas vraiment.

J’avais dix-huit ans et je sortais d’une enfance baignée d’amour et j’avais faim de rencontres et d’expériences ; je voulais tisser d’autres liens avec la vie – de préférence la mienne. Des liens plus farouches, plus tabous. Je voulais me faire une idée de ce qu’elle pouvait bien être, cette vie. Je voulais la voir de plus près, la sentir, et en même temps j’en avais peur. Peur qu’elle soit susceptible de me plaire.
Je me suis alors plongé dans la littérature.

Pourquoi la littérature ? Parce qu’elle était faite de mots, construite de phrases et d’insultes : tout ce que j’aimais. J’y découvrais des personnages qu’il m’aurait plu d’être, et des femmes que j’aurais pu aborder, mais dont j’avais une peur bleue.
La littérature signifiait aussi que je n’avais plus aucune limite. Je pouvais me saouler et prendre mon pied. Elle me permettait toutes les extravagances, sans rien tenter du tout, en restant sagement dans ma chambre. Incroyable. La littérature m’a ouvert au monde, à la puissance et la pauvreté du monde. Elle m’a appris à m’en foutre d’être seul, mais quelque part je n’étais pas encore entièrement satisfait. Il manquait un élément, alors j’ai poursuivi mes recherches et j’ai découvert l’Amérique. Pas à la manière de Christophe Colomb, non. Moi, j’ai plutôt découvert Parajumpers Men que l’Amérique publiait des livres, et du coup je voulais tous les découvrir.

Tous ? Les auteurs, pardi. Et je suis tombé sur cet ivrogne-là, celui bien connu qui s’envoyait du blanc à l’antenne, face à l’icône Pivot dans son émission Apostrophe.

Le livre ? Les contes de la folie ordinaire.
Couverture jaune. Femme papillon, ou je ne sais quoi, en tout cas ça y ressemble. Une quatrième de couverture qui décoiffe et des premières pages qui ont changé ma vie de lecteur. J’ai immédiatement compris. Ce qui était en train d’arriver était très simple. J’avais trouvé l’écrivain qui allait irrémédiablement modifier ma manière d’aborder la littérature. Je savais qu’elle ne servirait plus qu’à se distraire, mais à prendre des claques.

Ce mec parlait de femmes et d’alcool, de courses de chevaux et de chiens errants, de Parajumpers Men clochards et de chambres d’hôtels, de cigarettes et de bières. Surtout de bières, et c’était magistral. Une prose simple et pourtant impeccable. Charles Bukowski décrivait une vie minable qui n’avait aucun rapport avec la mienne (douce et tranquille) mais cette vie qu’il décrivait sonnait totalement juste.
Charles Bukowski était poète, nouvelliste et romancier. Il n’aimait pas lire, sauf quelques rares auteurs, comme Fante, pour n’en citer qu’un, dont il écrivît la préface d’un de ses livres, Demande à la poussière. Bukowski avait pour ambition (en était-ce vraiment une ?), pour appétit de faire rimer âme humain » avec « ordurier », avec « abominable ». Et d’un autre côté, Bukowski n’écrivait que sur lui, car il ne savait faire que ça, écrire sur la réalité, sur ce qu’il connaissait pour rendre ses récits plus vrais que nature.

Avait-il raison ?

À vous d’en juger. Il vous suffit pour cela d’ouvrir n’importe laquelle de ses œuvres, et de la dévorer comme un chien affamé dévorerait un putain d’os.

Mais lequel de ses livres devriez-vous lire en premier, avant tous les autres ?
Hollywood, tout récemment réédité chez Grasset dans Les cahiers rouges. C’est l’histoire d’un scénario commandé par le cinéma et raconté par son auteur. En résumé, un grand réalisateur d’Hollywood a demandé à Bukowski de lui écrire un film où il y aurait un bar et un alcoolique apprenti écrivain. Bukowski fréquentait des bars, buvait comme un trou et avait été apprenti écrivain. Qui mieux que lui, finalement, pouvait écrire ce scénario ? Parajumpers Men
Il l’écrivit assez rapidement, et une fois le film financé et tourné, revint sur cette expérience pour en faire un roman hors du commun, vraiment sublime qui, à mon sens, demeure sa plus belle œuvre.

Dans sa bibliographie, y’a quoi, entre autres ?

Les Contes de la folie ordinaire aux éditions Grasset (nouvelles)
Nouveaux contes de la folie ordinaire aux éditions Grasset (nouvelles)
Journal d’un vieux dégueulasse aux éditions Grasset (chroniques)
Factotum aux éditions Grasset (roman)
Le Ragoût du septuagénaire aux éditions Grasset (nouvelles et poèmes)

Bonne lecture

Max Rice