Il y a des thèmes qui reviennent très souvent dans nos lectures. Si certains sont ultra-exploités car ils sont à peu près sûrs de fournir de quoi captiver les lecteurs (au hasard, l’inévitable triangle amoureux), d’autres ressurgissent de manière un peu plus surprenante.

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C’est le cas du bal.

Si rien n’est plus normal que de trouver un bal dans un conte de fée, il persiste de manière étonnante dans la littérature moderne.

si-les-fees-m-etaient-contees---140-contes-de-fees-de-charles-perrault-a-jean-cocteau-1871542-250-400Rappelez-vous: dans les contes de notre enfance, le bal est un passage obligé. Il est d’ailleurs synonyme de rencontre amoureuse: c’est au  bal que le Prince tombe amoureux de Cendrillon, c’est au bal que Peau d’Ane porte ses robes couleurs de lune et de soleil pour séduire son bien-aimé. Ce n’est pas innocent du tout quand on part du principe que le conte multiplie le symbolisme. La danse est une des rares occasions dans les sociétés classiques de rapprocher physiquement l’homme et la femme, et la sensualité qui l’accompagne en fait une réelle opération séduction. Evidemment, la danse suggérée pour Cendrillon est loin d’un tango argentin ou d’un slow langoureux, Parajumpers women mais elle reste synonyme d’une relative intimité et constitue souvent la première étape du couple.

Alors évidemment, nombre d’auteurs plus tardifs vont reprendre ce motif plutôt pratique pour justifier une rencontre, unela-princesse-de-cleves-1432472 attirance, voire un coup de foudre. C’est le cas de La Princesse de Clèves, de Madame de La Fayette, qui le réinvestit dans sa plus pure tradition. Rappelons l’histoire: la jeune mademoiselle de Chartres a seize ans lorsqu’elle attire l’attention du Prince de Clèves, qui tombe très amoureux d’elle. Elle accepte ce mariage de raison, sans sentiment plus fort que de l’estime à son égard. C’est alors qu’arrive LE bal, où se rend également le duc de Nemours. Bien inspiré, le roi propose au charismatique duc de danser avec la si belle princesse. Et ce qui devait arriver arrive.

Et bien oui! L’histoire de la princesse de Clèves, c’est l’histoire de cette jeune fille si vertueuse, si respectueuse de son mari et de l’estime qu’il lui inspire, qu’elle n’imagine pas une seule seconde céder à la passion qui s’empare d’elle lors de ce bal. Et tout l’intérêt est là: comment une femme mariée symbole de pureté aurait-elle pu se trouver dans les bras d’un homme qui a la réputation d’être un peu trop libertin pour être honnête? Heureusement, il y a le bal, excellente occasion de se rapprocher d’une femme qui, d’ordinaire, vous serait inaccessible au vu de la bienséance, et qui a bien peu de chance de refuser ne serait-ce qu’au vu du Parajumpers women nombre de regard braqués sur elle pendant un bal.

orgueil et préjugésUne grande spécialiste de la littérature sentimentale a bien cerné l’intérêt de ce topos de la romance et a su le tourner en dérision en le renouvelant adroitement. La grande Jane Austen dans Orgueil et Préjugés multiplie les bals où rien ne se passe comme prévu. A commencer par celui où l’héroïne Elizabeth Bennett rencontre le froid et orgueilleux Mr Darcy. En effet, alors qu’on l’encourage à inviter à danser Elizabeth, ce qui devrait justement être le début d’un rapprochement (et puis après tout, dans un bal, si on ne danse pas, qu’est-ce qu’on fait là?), celui-ci refuse de manière plutôt brutale. Et hop, le bal censé faire naître les amours provoque ici l’aversion des protagonistes. En osant le refus de cette convention sociale et amoureuse, Darcy devient LE personnage au mieux anticonformiste, au pire carrément grossier, l’inverse du gentleman. D’ailleurs, quelques pages plus loin, lors d’un autre bal, il invite à danser une Elizabeth sérieusement remontée contre lui. Et là encore, on assiste à une parodie de rapprochement amoureux, puisqu’Elizabeth ne danse avec lui que pour paraître bien élevée, alors qu’elle le déteste cordialement. Et vu le caractère de Darcy, c’est à se demander comment cette danse ne se termine pas en pugilat.

un barrage contre le pacifiqueLes auteurs du début du XXème siècle n’hésitent pas, eux aussi, à reprendre ce motif du bal pour le tourner en ridicule ou pour le faire aboutir à autre chose. Ainsi, dans Un Barrage contre le Pacifique, de Marguerite Duras, une famille désespère de faire prospérer la rizière achetée en Indochine, détruite tous les ans par la montée de la mer. C’est alors qu’un riche indochinois, Mr Jo, pose un regard très intéressé sur la fille de la famille, Suzanne. Et quoi de mieux pour opérer le rapprochement… qu’une petite danse? Oui, sauf que lors de cette danse, Suzanne exprime clairement son dégoût, l’argent est au coeur du couple et Mr Jo n’a rien de séduisant, il est même décrit comme franchement laid. Aucun romantisme, aucun coup de foudre là-dedans. On a presque l’impression que le joli cliché est sali, sert de prétexte mais ne trompe personne. Il y a quelque chose de malsain, comme si on essayait de copier un schéma en sachant pertinemment qu’il ne fonctionnera pas parce que personne n’est dupe. Un simulacre de bal.

Francis Scott Fitzgerald, lui, déroge aussi au schéma traditionnel du bal dans Gatsby le Magnifique. Gatsby le magnifiqueLe mystérieux Gatsby, personne ne l’a jamais vu ni ne sait réellement à quoi il ressemble. Mais tout le monde connaît ses fêtes, somptueuses, décadentes, où tout le monde est invité ce dont personne ne se prive. On y mange, on y boit, on y fait la fête jusqu’au bout de la nuit.

Quel rapport, me direz-vous, entre ces nuits de débauche et notre gracieux bal? Et bien justement, pour tous, ce ne sont que des fêtes sans scrupules, mais c’est réellement comme un bal que Gatsby le considère. Car aucun de ces invités ne l’intéresse. Il cherche seulement à attirer l’attention de Daisy. Son amour n’a pas suffi. Alors il sort le grand jeu: richesse, paillettes, danses, belles robes, musiques, tourbillon festif… Y succombera-t-elle, comme les autres héroïnes de roman? Et pourra-t-il faire de ces fêtes un véritable bal romantique? Jolie manière en tout cas de renouveler le schéma du bal, non?

Quand il n’est pas le théâtre d’une rencontre amoureuse, le bal est une convention sociale qui permet de se montrer, une manière de s’introduire dans la société, la bonne de préférence. Et de devenir quelqu’un, être belle, admirée, vibrer en un mot.

la parureGuy de Maupassant en fait le contexte de sa nouvelle La Parure. L’héroïne souffre tous les jours de n’avoir ni l’argent ni la situation qui lui permettrait de courir les bals les plus huppés. Lorsque se présente enfin l’occasion pour elle d’aller danser au vu et au su de tous, cela ne lui suffit toujours pas, car elle souffre de son habillement trop provincial. Une amie lui prête alors une sublime parure de diamant. Enfin à la hauteur de l’idée qu’elle se fait d’elle-même, elle danse, danse et danse encore, admirée, adulée, fêtée et complimentée de tous. Oui sauf qu’à trop vouloir être la reine de la fête, elle ne se rend pas compte que la petite fortune qu’elle porte autour du cou a disparu. Et alors qu’elle va passer toute sa vie à s’endetter, à travailler pour rembourser jusqu’au dernier centime du bijou, jusqu’à vivre dans le dénuement total, elle ne peut s’empêcher de rêver, encore et encore, à cette unique nuit où elle a brillé de mille feux, où elle a été la reine du bal.

Un côté princesse, là encore? Un vestige de cette Cendrillon qui attire tous les regards lorsqu’elle rentre dans la salle avec sa robe féérique? Peut-être. Peut-être aussi cette éternelle insatisfaction de n’être personne, cette volonté de gloire, de célébrité, qui pousse encore certains aujourd’hui à aller exhiber leurs plus beaux (et parfois plus légers) atours à la télévision pour voir tous les yeux braqués sur eux. Le rôle social du bal, promesse de mise en vedette, fascine encore.

le BalIrène Némirovsky en fait même le motif central d’un court roman, Le Bal. La jeune Antoinette, quatorze ans, se réjouit que sa mère, nouvellement élevée au rang de femme très riche par la soudaine fortune de son mari, organise un bal chez elle. Pour cette dernière, l’enjeu est de taille: considérée comme une parvenue par la bonne société qui la taxe de « nouvelle riche », elle espère ainsi se faire bien voir, attirer la sympathie de la jet set, des personnes de hauts rangs. Elle dépense une fortune en nourriture, champagne et autres douceurs. Antoinette est impatiente, mais sa mère a été formelle: Antoinette n’assistera pas au bal. Vexée, la jeune fille, déjà en conflit avec sa mère, décide de saboter l’opération.

Quoi de mieux qu’une adolescente en crise pour mettre le bazar? Sa réaction exacerbée montre bien à quel point le bal cristallise des espoirs, des rêves, des ambitions, et jusqu’où elle est capable d’aller pour exprimer sa frustration. D’ailleurs, sa mère également représente bien quelle pression sociale peut se tisser autour d’un bal. Le malaise est palpable, car on sent bien que ces paillettes ne poussent qu’au pire chez les héroïnes.

 

 

madame bovaryLe meilleur exemple en reste la célèbre Madame Bovary, de Gustave Flaubert. Elle aussi rêve de belles robes, de gloire, de fête, d’amours et de soupirs bienheureux. Et lorsqu’elle épouse le docteur Charles Bovary, elle croit enfin toucher du doigt son rêve. Or Charles n’est qu’un médecin de campagne, bien loin des paillettes. Mais ses désirs vont être relancé par le bal donné par le marquis d’Andervilliers. Et là… Emma vit enfin son heure de gloire. Elle est prise dans un tourbillon de sensations qu’elle n’oubliera jamais. Et c’est là qu’elle prend conscience qu’elle ne peut plus longtemps se satisfaire de sa vie monotone aux côtés de Charles.

Le bal, plus encore que l’introduction dans la bonne société, devient l’occasion de sortir de son quotidien, de le fuir, de rechercher le grand frisson. Une occasion de vivre d’autres vies que la sienne, de se changer en princesse le temps d’une danse.

Oui, mais me direz-vous, ce thème intemporel l’est-il tant que ça? La fièvre du bal est un peu passée dans notre époque contemporaine, et force est de constater que nos boites de nuit n’ont pas la même magie. Je le croyais aussi. Pourtant, j’ai eu la surprise de le voir resurgir. En grande partie à cause d’une certaine magie du bal toujours entretenue par la jeunesse américaine qui nous inonde de référence et permet de donner un coup de jeune au cliché.

nuits d'enfer au paradisStephenie Meyer, par exemple, n’a pas hésité à terminer son premier volume de sa saga Twilight sur un bal. Pour une romance, quand même, ç’aurait été un comble qu’ils ne dansent pas! Une manière comme une autre de faire un rapprochement avec le bal final du conte de fée, qui ravit toutes les midinettes qui sommeillent en nous après que les protagonistes aient rejoué une version vampirique de Cendrillon.

Cette auteure figure également dans une anthologie, Nuits d’Enfer au paradis, qui part justement du principe que le bal de promo est le contexte idéal pour toutes sortes d’histoires d’amours surnaturelles. Parce que oui, on y mélange société sans pitié et rapprochement facile. Toutes les histoires de cette anthologie se passe donc pendant un bal, où tout le monde peut voir tout le monde, où les couples se font et se défont, où les crises se déclenchent.

Même la saga Harry Potter a sacrifié à la tradition du bal, dans son quatrième volume Harry Potter et la coupe de feu. Pourquoi? Parce qu’il n’y a pas de bon roman jeunesse ni d’histoire pour adolescents sans boum pour danser des slows (et ce n’est pas Sophie Marceau qui me contredira). Et dans ce bal-ci, tout y est: amours incompris, déchirements, robes sublimes qui transforment le vilain petit canard en véritable princesse d’un soir, frustration et incompréhension. C’est précisément son rôle d’aligner parfaitement tous les codes de la scène : on aime à se rendre compte que les sorciers ont tout à fait les mêmes préoccupations que les autres ados, la Potter Touch en plus.

Dans la littérature Young Adult contemporaine, il refait donc de superbes apparitions, car après tout, les lectrices rêvent toujours à leur moment Cendrillon. Il n’y a qu’à regarder ces couvertures pour s’en convaincre:

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Le roman de Fabrice Colin, lui aussi, fait du bal son thème central: la jeune héroïne, Anna, est invitée au Bal de Givre (et plus si affinité) par le beau, riche, charismatique mais un peu inquiétant Wynter qui se dit très amoureux d’elle. L’auteur revisite là aussi le cliché: le conte de fée ne devrait-il pas tourner court ? Doit-elle réellement céder au prince charmant? Et si ces gens autour d’elle ne sont pas ce qu’ils semblent être, Anna ne serait-elle pas au beau milieu d’un bal des hypocrites, un bal… masqué? Une variation plus amère sur ce thème du rêve des jeunes filles qui donne l’occasion de ressortir sa robe de princesse.

Il semblerait que le thème du bal n’ait pas dit son dernier mot, non?

Et vous, en avez-vous croisé, des bals, dans vos lectures?

– Mélusine –