J’étais déjà intervenu dans ces pages pour parler de Noob et de son univers cross-média. Avec Néogicia, Fabien Fournier ouvre une nouvelle porte d’entrée sur sa création, ce qu’il appelle spin-off et ce qu’on peut raisonnablement comprendre comme étant une série dérivée. Nous parlons bien sûr de romans à la base et c’est du tome 1 dont il sera question ci-dessous, mais comme pour Noob, ce spin-off bénéficiera d’un traitement cross-média, donc à la fois BD et vidéo en plus de l’écrit pur et dur.

Fabien Fournier depuis Noob

Depuis mon dernier article, l’auteur n’a pas chômé. A l’époque il travaillait à terminer la saison 5 de la web-série Noob et construisait les nouveaux projets de sa licence, à savoir, une trilogie de film dont le tournage a commencé et qui constituera en quelque sorte la saison 6 de sa web-série, mais aussi de nouveaux romans, de nouvelles BD, et puis, plus récemment, une maison d’édition. Dépendant jusqu’alors de Soleil pour la BD et des Éditions Octobres pour ses romans, ce jeune créatif bourré de talent souhaitait être totalement autonome dans ses publications à venir, d’où la création d’Olydri Éditions.

olydri_editionsS’il ne compte pas nécessairement abandonner ses contrats actuels, toutes les nouveautés issues de la licence Néogicia ont a priori vocation à être les produits de lancement de sa maison d’édition, et donc, Néogicia, Second Éveil, est le premier article présent au catalogue de sa jeune entreprise. Jusqu’alors son propre diffuseur (via PGM Stuff, son propre e-commerce également revendeur de tous les produits de ses licences), il entre progressivement dans le catalogue national et sur les e-commerce les plus influents (Fnac.com, Amazon) et compte sur le bouche à oreille et ses fans les mieux intentionnés pour se faire connaître auprès des libraires avant de vendre son âme (ceux qui connaissent le milieu savent à quel point le terme est bien choisi) à un diffuseur de portée nationale. Autrement dit, pour trouver Néogicia, deux solutions : en ligne sur les sites de e-commerce cités, ou chez votre libraire en passant commande (car ce dernier ne l’aura probablement pas en rayon, mais peut y accéder par le fichier du catalogue national). L’intérêt de la seconde méthode est qu’elle aide l’auteur à se faire connaître et à développer sa notoriété. Et ne serait-ce qu’au mérite, de la part d’un auteur qui s’est construit tout seul, qui prône la libre créativité, qui apporte un contenu novateur à un public geek et qui donne sa chance à de jeunes auteurs (parce qu’Olydri Éditions ce n’est pas que pour sa pomme), je ne saurai trop conseiller de procéder ainsi pour vous procurer son œuvre.

Néogicia

Néogicia, l’envers du décor

Pour ceux qui connaissent Noob, Néogicia est assez différent de son parent. Pour ceux qui ne connaissent pas, il n’y a aucun problème pour aborder cette série sans nul besoin d’avoir lu/vu le reste des créations de Fabien Fournier. Noob pose le décor d’une communauté de joueurs  dans un Jeu De Rôle Massivement Multi-joueur en Ligne, que l’on appelle communément MMORPG, son acronyme anglais. Or, ces joueurs incarnent des personnages dans un univers imaginaire appelé Olydri au travers du jeu Horizon. Tout ceci est bien sûr une fiction à divers degrés. Les joueurs sont eux-même des personnages fictifs de cette histoire et le MMOPRG Horizon n’existe pas réellement. De la même façon, Olydri est un univers de fiction créé pour ce jeu et n’ayant pas d’équivalent dans notre monde réel, si ce n’est par analogie avec les MMORPG que nous connaissons et la culture geek se rapportant à la science-fiction et la fantasy. Les différentes couches de narration de Noob ont été conçues pour explorer la dimension ludique et sociologique du MMORPG dans lequel l’univers d’Olydri est assez secondaire, se présentant comme la toile de fond de ce qui motive les interactions des personnages-joueurs, mais en lui donnant un traitement tragi-comique.

Le propos de Néogicia est assez différent, puisque la série se concentre sur l’univers d’Olydri seul, non pas comme le décors d’un jeu, mais comme un monde à part entière dans lequel évoluent des personnages originaires de ce monde et n’ayant aucune conscience de quelque interaction extérieure, car il n’y en a pas. Dans cette version d’Olydri, il n’y a pas de personnage-joueur, il n’y a que les habitants de ce monde imaginaire vivant leurs existences et leurs intrigues, et c’est du sérieux ! Pour ceux qui connaissent la dimension cross-média de Warcraft, à la fois jeu de RTS (Real Time Strategy), MMORPG (sous le nom de World of Warcraft), Comics, BD et Romans (et bientôt film), nous trouvons là un équivalent. Néogicia est à Horizon ce qu’un roman Warcraft est à World of Warcraft : un morceau de son background. Autrement dit, entrer dans Néogicia, c’est comme entrer dans n’importe quelle série de fantasy classique.

Néogicia, Second Éveil

roman-neogicia-1Ce tome, et probablement la série dans son entièreté (pure hypothèse), met en scène une jeune femme, Saly Asigar, olydrienne de naissance qui va intégrer la société des néogiciens sur la base de laquelle sa nation est bâtie. Ce qui la différencie, à l’origine, de ces fameux néogiciens, c’est une particularité propre à tous les olydriens non-néogiciens, c’est-à-dire, la connexion naturelle avec les flux magiques d’Olydri. L’Empire, fondé voici plusieurs siècles, a créé artificiellement des êtres dénués de ces connexions, les néogiciens, au travers d’une science baptisée « technologie ». Mais il existe encore bon nombre de purs olydriens qui décident d’abandonner leur nature pour devenir néogiciens et intégrer la citoyenneté impériale avec tout ce qu’elle procure comme avantages, mais aussi comme inconvénients. Saly Asigar est de ceux-là.

Ce premier roman raconte comment cette transformation va s’accomplir et ce qu’elle va entraîner pour l’existence de la jeune femme, explorant ses doutes et ses interrogations, ses ambitions, ses regrets, ses défauts et ses qualités. Il nous fait aussi découvrir ce qu’est l’Empire, comment il fonctionne et quel est sa dimension et sa place dans la géo-politique du monde. Car l’Empire a un ennemi atavique : la Coalition, un conglomérat de royaumes olydriens qui ont rejeté l’idée même de Technologie, de la façon la plus neutre (non merci) à la façon la plus extrême (kill them all).

L’histoire prend place à un moment charnière de l’histoire d’Olydri où le « Continent sans retour » a été ouvert au monde alors qu’il était resté isolé par de puissants artifices depuis des millénaires. Ce point est intéressant pour ceux qui ont suivi la web-série et surtout les romans Noob qui explorent, du point de vue des joueurs, les évolutions du jeu Horizon et la découverte d’une nouvelle faction, l’Ordre, qui s’oppose tant à l’Empire qu’à la Coalition. Mais comme on dit, ceci est une autre histoire.

Les risques et écueils de ce second éveil

Avec Néogicia, Fabien Fournier s’est lancé un nouveau défi littéraire : l’écriture à la première personne. C’est en effet par les yeux de l’héroïne principale, Saly Asigar, que l’histoire est racontée. Fabien conservant une qualité d’écriture en constante amélioration depuis ses premiers pas dans la série Noob, doté d’un style efficace au vocabulaire à la fois simple et varié, la première personne ajoute un degré de complexité non négligeable à la narration, mais il s’en sort très bien. De fait, ce choix narratif risqué s’avère parfaitement légitime par son traitement.

Et à mon sens, ce n’est pas tant par cette approche qu’il pêche. Le récit se termine à la page 313 du roman (le reste n’étant composé que d’annexes) mais pour moi il ne démarre pleinement qu’à la page 232. Non que ce qui précède soit inintéressant. A ce titre, le début est lui aussi assez intriguant pour pousser le lecteur à tourner la page du chapitre suivant. Mais dans l’ensemble, la narration se perd rapidement dans une suite interminable d’actions sans réel intérêt et de descriptions posant des décors qui n’auront pratiquement aucun usage récurrent dans le récit de ce tome. Donc, pour être honnête, ce n’est pas palpitant et il a fallu que je me force un peu pour ne pas fermer définitivement le livre avant d’arriver à la moitié. Et même alors, l’accélération du récit n’a pas réussi de suite à m’entraîner. C’est dommage quand je considère qu’arrivé à cette fameuse page 232 je n’ai pu refréner mon envie de dévorer la fin.

Pour ma part, j’attribue ce défaut en partie à mes attentes. Je crois en effet utile de s’attarder sur le décor, les personnages et le contexte d’une histoire qui va s’étaler sur plusieurs tomes, mais j’aurai largement préféré qu’on me le présente dans le cadre d’une intrigue (la narration linéaire d’événements et de description sans autre objet que de poser des personnages et des décors n’est pas une intrigue à mes yeux). Et je n’ai pas vu l’once d’une intrigue avant cette fameuse page qui m’a à ce point marqué que j’en ai retenu le numéro. Ensuite, je dois dire que si Néogicia développe très bien son univers, ses enjeux et ses protagonistes principaux, la fin du livre dénoue très rapidement la petite intrigue qui m’a séduit et ne laisse pas grand chose qui pourrait m’entraîner vers un tome 2. « Pas grand chose » ne veut pas dire rien, mais finalement, il ne me reste pas beaucoup de questions dont je voudrais absolument avoir la réponse. J’avais presque envie de terminer par « ok, et alors ? », comme si tout ceci n’était qu’un coup d’épée dans l’eau.

C’est un point de vue assez sévère, je le reconnais, mais malgré tout, ce premier tome apporte avec lui suffisamment de matériaux pour bâtir quelque chose de grandiose, et je n’ai aucune raison de penser que la série ne donnera pas un peu plus de volume à son intrigue dans l’avenir.

Conclusion

Avec Néogicia, Fabien Fournier tourne une nouvelle page de son univers dans une approche résolument différente, et d’aucun dirait plus « conventionnelle », du roman d’heroic-fantasy. D’ailleurs, compte-tenu du contexte, on se situerait davantage dans le registre de la science-fantasy, même s’il s’évertue à mélanger les deux genres. En effet, ce n’est pas dans tous les univers que l’on voit des combattants en exo-squelette bardés d’armes à feu lutter contre des magiciens et des nécromanciens. On n’est pas loin de penser que Tom Cruise vient de débarquer au Mordor (attention, cette remarque est très contextuelle 😉 )

Néogicia reste néanmoins une littérature facile d’accès, certes un peu faible en intrigue, mais plus sérieuse que Noob et non dénuée d’humour et de facéties propres à l’univers d’Olydri, lui-même aussi vaste que crédible tant Fabien est précis et cohérent dans son traitement. Si les MMORPG des Noobs ne sont pas votre tasse de thé, Néogicia n’en parle pas, ça n’en est pas, et ça n’a même rien à voir.