Emilie_de_Turckheim_-_Le_joli_mois_de_mai_m« En ce joli mois de mai, Monsieur Louis repose sous un arbre, une balle de fusil dans la gorge. Par testament, il lègue à cinq clients chasseurs sa maison, sa forêt peuplée de sangliers, son élevage de porcs et même Aimé, l’homme à tout faire de la propriété. Les héritiers débarquent : un inspecteur à la retraite, un couple rapace, un militaire et un tenancier de bordel. Sans l’ombre d’une pensée pour le défunt, avidement, ils attendent le notaire. Qui ne viendra jamais. »

Ce livre m’a surprise. Pas tellement par son intrigue, car j’ai finalement compris assez vite ce qui se tramait, mais par sa maîtrise. À la lecture des premières pages, j’ai eu peur d’être déçue, de ne pas aimer. J’ai même craint d’être tombée sur de la mauvaise littérature grand public, j’ai craint que ce personnage d’Aimé, cet idiot qui ne sait pas raconter les histoires, mais qui est pourtant le narrateur de celle-ci, avec son français oral et bourré de fautes, devienne vite lassant. J’ai été suspicieuse quelques pages… puis je me suis rendu compte à quel point je m’étais fait avoir !

« Le commandant m’a regardé plein de soupçons, comme si ça venait de lui traverser l’esprit que j’étais moins imbécile que prévu. »

Finalement, cet Aimé, il n’est pas si bête que ça. Son langage est par certains côtés bien plus ambigu et donc bien plus riche que prévu. C’est justement parce qu’il parle cru, sans filtre, qu’il révèle parfois les choses, les met au jour. C’est aussi parce qu’on ne se laisse pas trop duper par cette intrigue façon Dix Petits Nègres que l’on apprécie toute la richesse des jeux de langue, toute la subtilité des non-dits et des sous-entendus, que l’on voit se dessiner ce château de cartes habilement dressé par Émilie de Turckheim. C’est le genre de livre qu’on relit pour dévoiler de nouveaux secrets d’écriture, au jour des dernières révélations.

« Le langage, c’est comme la façon qu’on marche, ça dit d’où qu’on vient et surtout d’où qu’on vient pas. »

Le Joli Mois de mai est un livre qui se joue du lecteur, qui déplace les codes romanesques comme Émilie de Turckheim aime à le faire. C’est un livre sur le langage, sur la façon dont on raconte les histoires, peut-être même sur le rôle de l’écrivain. Un petit livre surprenant, vite avalé, mais qui fait son chemin dans les méandres de notre imaginaire.

Entretien avec Émilie de Turckheim [ici].