Un jour, il y a quelques années déjà, je me promenais dans les allées d’un salon, laissant mon œil curieux traîner sur les stand des différents auteurs, lorsque celui-ci (mon œil) a été attiré par cette couverture:

qui veut la peau de Marc LévyJ’ai pris le livre en main et j’ai souri. Le premier pas était fait: j’avais succombé à la promesse des éditions du Léopard Démasqué: « Quand ce qui prête à rire donne à penser ».

Mais qu’est-ce donc que cela?

Le postulat est simple: la littérature humoristique a trop longtemps été dénigrée comme sous-littérature, elle a droit à sa propre maison d’édition. Rétablissons-la dans tout ce qu’elle peut avoir de bénéfique pour le lecteur, mais aussi de talentueux dans l’écriture.

Les auteurs du Léopard s’emparent donc des genres littéraires et les revisitent à grand coup d’éclats de rire et de plume bien affutée. On trouvera des romans historico-déconnants avec des titres aussi évocateurs que Fais Gaffe à ta Gaule, des ouvrages jeunesse comme Les Calamiti-X men, un rayon littérature générale où se croisent aussi bien des recueils de pensées que des romans d’humour noir, et les deux séries phares de l’éditeur: Les enquêtes du commissaire Guillaume Suitaume et Les Aventures de Saint-Tin et de son ami Lou.

Vous l’aurez compris, les titres sont les arguments premiers et vous donnent la couleur: ça promet du jeu de mot en cascade, des calembours à répétition, sans se prendre au sérieux mais sans verser dans la farce gratuite non plus. C’est bien simple: on peut se payer une bonne tranche de rire rien qu’en parcourant le catalogue et en cherchant sur quelles expressions réelles chaque opus a trouvé son titre. Et parfois, il faut chercher longtemps, persuadés que « mais si, ça me dit quelque chose, je l’ai sur le bout de la langue… »

Et histoire de bien accompagner ces titres percutants, les couvertures elles-mêmes sont un régal d’espièglerie. Voici un petit extrait de ce que peuvent donner les couvertures et titres des romans policiers comiques:

couv Léopard démasqué

Et celles des aventures de Saint-Tin:

couv Léopard démasqué 2

Et maintenant que vous avez bien ri, ne remarquez-vous pas quelque chose?

La parodie qui dérange

Vous avez bien évidemment reconnu la série Saint-Tin comme étant une parodie des albums de Tintin, parodie extrêmement bien ficelée puisqu’elle va jusqu’à un superbe détournement de chacune des célèbres couvertures des albums. A mon sens, les couvertures, toutes signées Tristan Badoual, sont largement à la hauteur des modèles. On retrouve également tous les personnages, passés bien sûr au prisme parodique. Le héros, Saint-Tin est un reporter que l’on soupçonne d’avoir un lien de parenté avec l’illustre Belge. Il est accompagné de Lou, un perroquet fidèle et poète à ses heures, et du capitaine Aiglefin, éclusier à la retraite très porté sur la boisson au point dans un des opus de lui dédier un état entier. Tout ce petit monde loge au Moulin Tsar, où l’on croisera aussi le professeur Margarine (quand il n’est pas à la recherche du  rarissime suricate Mandou ou du presque mythique loup-phoque), ainsi que les agents de polices Yin et Yang. Les intrigues elles-mêmes s’amusent à reprendre dans les grandes lignes les aventures de Tintin. Je dis dans les grandes lignes car comme vous le laissent présager les couvertures, ces aventures tournent bien souvent au désastre, pour le plus grand plaisir de nos zygomatiques.

Deux de ces aventures sont déjà passées entre mes mains. Petit zoom.

le 13 heures réclame le rougeAprès avoir découvert le secret d’Eulalie Corne, son ancêtre, et de son trésor, le capitaine Aiglefin embarque toute la petite troupe en direction de la Russie. Mais la traversée n’est pas de tout repos, dans un bateau déjà bien alourdi par les caisses de vodka et rendu périlleux par l’incapacité du capitaine de concilier orientation et boisson. Mais une fois sur l’île d’Olkhon, il leur faudra affronter le redouté Pope Corne, sur lequel bien des rumeurs circulent.

Ca commence par un bateau en pleine tempête qui ne sait déjà plus où il va, ça continue par un perroquet dont on vient de réveiller la conscience humanitaire (comprenez: la sauvegarde de la faune locale), ça se poursuit par une étrange bestiole qui hante le lac et menace de faire mourir de rire ses proies – littéralement. Le tout à grand renforts de jeux de mots au point qu’on en oublie parfois de suivre l’histoire pour être sûr de ne pas rater une blague. Le capitaine Aiglefin est tordant dans ses réflexions d’ivrogne (et pas si éloigné que ça de son illustre modèle), le perroquet Lou semble une âme torturée dans ce monde de brute, et les recherches du professeur Margarine sont propices à dénicher toutes sortes de bêtes plus absurdes les unes que les autres. Mais ce qui est le plus délicieux, c’est l’impuissance de Saint-Tin, le seul de ces personnages qui semble sain d’esprit, à juguler le lot de catastrophe qui entoure cette équipée. On compatis grandement, mais pas trop quand même parce que, comme il le dit si bien lui-même:

« Si on peut plus faire confiance à un litre de vodka! »

train-train au congoCette fois-ci, Saint-Tin doit subir les conséquences des polémiques provoquées par son illustre aïeul. Tintin au Congo est un album raciste, dit-on, et cela suffit pour qu’une bande de militants vandalisent le Moulin Tsar! Le maître des lieux, poussé à bout, disparaît du jour au lendemain. Or voici qu’on annonce en Afrique la création d’un nouvel état à côté du Congo: l’Ethyliopie.

Un état dédié au vin, où tous les noms s’y rapportent, cela donne une situation burlesque à souhait, car en bonne boisson cordiale, le vin stimule tous les calembours possibles et imaginables. Et comme s’affrontent dans ce roman les militants anti-racistes prêts à tous les coups bas pour obtenir gain de cause, on enchaîne course-poursuite et action sans répit. Mais ce qui m’a surtout plu, c’est qu’au-delà de la simple déconnade, le roman se transforme en virulent procès contre les jugements à l’emporte-pièce et les conclusions rétro-hâtives sur les albums de Tintin et leur contexte. Car la devise du Léopard, ne l’oublions pas, est que le rire peut donner à penser. Or rappelez-vous que l’album de Tintin a été censuré, et que c’est une version politiquement correcte revue et corriger que l’on peut aujourd’hui acheter. C’est donc aussi l’occasion de redorer un peu le blason d’Hergé en fustigeant ceux qui saisissent des prétextes trop faciles et peu pertinents pour lui tomber dessus.

Il faut dire qu’en matière de procès immérités, les auteurs (puisqu’ils sont quatre à s’y être attelés: Bob Garcia, Hervé Mestron, Pauline Bonnefoi et et Gordon Zola) savent à quoi s’en tenir. En 2009, après cinq tomes, la société Moulinsart, qui gère aujourd’hui tous les droits sur l’héritage d’Hergé et de son personnage, a attaqué l’éditeur pour contrefaçon et plagiat. Vous pouvez retrouver ici le communiqué de presse des éditions qui ont défendu leur droit à la parodie et ici les articles de journaux qui ont parlé de l’affaire. Finalement, le Léopard a obtenu gain de cause et a poursuivi sa publication jusqu’à atteindre aujourd’hui dix-neufs aventures. Mais pendant plusieurs mois, le Léopard n’a plus pu travailler… Heureusement, il a su rebondir et même s’en inspirer pour la suite de ses parutions.

Enquêtes tordantes… mais pas que

L’autre série qui occupe une grande partie du catalogue du Léopard est ma série chouchou. On y retrouve le commissaire Guillaume Suitaume, un viking à la fière moustache, le plus fin limier de la capitale. A ses côtés, une merveille, une bombe atomique, la perfection faite femme: Purdey Prune, son assistante, d’une loyauté et efficacité remarquable, tellement pure qu’elle est à peine consciente que les hommes se damneraient pour ne serait-ce que baiser le bout de ses bottes en daim rose. On ne peut pas en dire autant de son supérieur, Hercule Comenvetu, vite débordé et peu perspicace, ou de ses deux accolytes Habib Liotck et Achille Pendule qui passent autant de temps à se crêper le chignon qu’à mener leurs enquêtes. Côté personnel, ce n’est pas mieux: Guillaume est affublé d’une soeur aussi capricieuse qu’envahissante (et même physiquement imposante) et d’une nièce gothique à moitié dépressive qu’il ne faut, bien sûr, pas contrarier. Alors qu’il ne demande qu’à déclarer sa flamme à Purdey…

doigt lightLe contexte est là. Ne manque plus que quelques enquêtes aussi rocambolesques qu’improbables pour donner à vos zygomatiques un bon moment de détente.

Dans Doigt Light (dont je ne peux résister à vous remettre la couverture), des cadavres vidés de leur sang et laissés un peu partout dans la capitale suscitent l’émoi des Parisiens, mais l’engouement des fans de littérature vampirique à l’eau de rose qui ont dévoré Fesse et Nation ainsi que Fornication. Jugez de l’à-propos de la dérision culturelle… Surtout lorsque surgissent Bella du Saigneur et son amoureux Edouard Culléen. Je vous l’accorde, la critique était facile, elle ne m’en a pas moins régalée, surtout par tous les détournements graveleux ou niais au possible que l’on retrouve dans le livre.

Dans La dérive des incontinents (toujours la couverture, là-haut), c’est le militantisme écologique qui est pris pour sujet. Ici il va très loin: les écologistes sont prêts à provoquer des attentats sous forme de tsunamis délibérément provoqués pour faire comprendre à tous l’urgence de la situation. Est-ce vraiment la peine? Une crue digne de celle de 1910 a noyé la capitale. Dans le même temps, les grands groupes industriels se défendent sur le même ton et commence une véritable compétition à la lettre anonyme. Alors lesquels sont responsables des cadavres de météorologues ? A lire l’ouvrage, ils ne le savent peut-être même pas eux-mêmes: les membres de la secte écologique sont incapables de se reconnaître entre eux vu qu’ils portent tous le masque d’Al Gore, leur idole. Mais sous couvert de cette grosse rigolade, intervient un personnage qui évoque toutes les dérives et les faux problèmes que l’on voit surgir au nom de la conscience écologique, négligeant que les changements climatiques font partie du cycle de la vie de la planète qui, lui, n’est jamais plus consulté que cela. De là à vouloir négligemment lever un lièvre…

parasites artificielsVous l’avez compris, Gordon Zola ne rate pas une occasion de faire réfléchir ses lecteurs sur l’actualité politique, économique et culturelle… et livresque. Lui qui a été attaqué sur Saint-Tin pour parasitisme, va sortir Les Parasites Artificiels.

Qui peut bien en vouloir aux libraires au point de les tuer? Ou ne serait-ce pas un moyen détourner d’attirer l’attention du commissaire Suitaume? Une page arrachée, un livre miraculeusement sauvé d’un incendie, on cherche à faire passer un message. La réponse est peut-être dans les Mémoires de l’écrivain Gordon Zola, dont les extraits parsèment le livre, et qui raconte comment on a voulu le réduire au silence en interdisant ses livres sous le prétexte qu’ils voulaient faire rire. Ah, on veut décider d’autorité quels livres ont droit de cité dans les librairies? Et si on s’en prenait à François Busnel, qui fait la pluie et le beau temps sur les émissions télévisées livresques? Suitaume aura fort à faire pour retrouver l’identité du terroriste littéraire!
Et oui, le politiquement correct, le prêt-à-penser et le prêt-à-lire n’ont pas leur place chez le Léopard qui aime à rappeler que le rire est une émotion comme les autres, que les livres qui tournent le monde en dérision ne sont pas des sous-livres et qu’il ne faut pas trop prendre les lecteurs pour des imbéciles en leur imposant ce qu’ils doivent lire et aimer.

Alors si vous êtes amateurs de ce subtil mélange de grande intelligence et de gros n’importe quoi, n’hésitez pas à vous jeter sur l’un de ces romans qui devraient être remboursés par la sécurité sociale tant ils sont bons pour le moral. Pourquoi pas sur la dernière des aventures de Guillaume Suitaume, qui sort en Août 2013:

Capture_TATAS_2013-02-06_a_09.13.07Et pour conclure, quelques citations de Gordon Zola pour mieux vous faire cerner l’esprit de ses romans:

Depuis que la mère Eve a croqué dans la golden. (Car la pomme était une golden, d’où l’âge d’or).

« C’est énervant, hein? Ça gratte sous le poil, pas vrai? J’aime bien énerver le lecteur. Ça lui évite de se ramollir… ça le réveille… Oui, oui, c’est à vous que je parle. »

L’intrigant avait habilement glissé le ver dans le fruit. Héloîse, qui ne méritait pas le nom de “Dame”, vida les bourses de son mari en deux coups d’écuyère à Pau, tout le petit pécule or y passa ainsi que les bijoux de famille… elle ne laissa rien

« Un bordel indescriptible que par logique nous ne décrirons pas » Ce qui m’arrange, je ne vous le cache pas.

Et un petit extrait de l’avertissement au lecteur:

« L’auteur est affublé d’un pseudonyme qui ne tromperait aucun fromager digne de ce nom! Coupable de forfaiture… car l’hauteur dénonce à tour de bras les utilisateurs du système littéraire, confondant dans une diatribe injuste et hypocrite vrais talents et faux génies, cuistres de poulet et littérateurs de cuisine, intellectuels abscons et cons actuels, gens de lettres et jeanfoutre, historiens à battre et histrions à gorge déployée, philosophes et tire-au-flanc, journaleux et journalistes, écrivains et écrits vains, essayistes politiques et politiciens qui essayent! »