paradis 05-40Pour son premier roman, Charles Dellestable nous offre une délicieuse pièce montée : une histoire sur plusieurs niveaux où les morceaux s’assemblent et s’accolent sans difficulté, un style façon caramel — sucré comme on aime, à la fois fluide et scintillant — et surtout, au sommet, en guise de cerise sur le gâteau, une ribambelle de personnages hauts en couleurs.

L’histoire

Le roman s’ouvre sur un dialogue à quatre voix où déjà se dessinent les silhouettes de Gaby, Oscar, Paul et Nina. Partie de thé sur fond de guerre. C’est un peu ainsi que se déroule l’exil des quatre Insouciants, fuyant Paris pour les États-Unis. Déjà l’humour, déjà le piquant. Et surtout, déjà l’entrelacement des voix, la crainte de s’y perdre qui finalement s’apaise dès qu’on s’aperçoit combien le récit est bien mené. C’est l’une des forces de Dellestable : tissée sur deux époques, contée par de multiples personnages par de tout aussi multiples biais (un vieux journal intime, une lettre, un appel en visiophonie…), l’histoire se construit par bribes, par morceaux, et l’on voit peu à peu les pièces du puzzle qui s’assemblent. Mais jamais l’auteur n’égare son lecteur. Toujours, il le tient par la main et lui indique le chemin jusqu’au Paradis.

Le style

Plus encore que l’histoire, c’est le style que j’ai goûté avec délectation. Si écrire peut se résumer à « déranger les alphabets » (p16), alors Charles Dellestable sait mettre de la beauté dans le chaos. Son style est frais, pétillant, plein d’humour et de jolies trouvailles. Voir par exemple ce court extrait dont j’ai aimé la chute :

« Au début, ça ne m’intéressait pas, ce job. Je le faisais pour l’argent. Je les lavais, je les habillais, je repartais. […] Je ne les écoutais pas écluser leurs souvenirs, évoquer leurs plaisirs démodés. Je m’en fichais pas mal. Je faisais hein-hein, mais je pensais à autre chose. Je ne leur répondais rien. Je regardais ma montre. Je soupirais. Ils m’exaspéraient, les vieux. Auxiliaire de vide, c’était ma définition du métier quand j’en parlais autour de moi. […]

Et un matin, j’en ai trouvé un étendu par terre, de petit vide. » (p23)

Un extrait, c’est peu, c’est limité. J’aurais aussi pu choisir de « chasser les bourdons qui butinaient nos idées noires » (p199) ou bien d’aller « tutoyer les ailleurs » (p207), ou encore tant d’autres que j’ai oublié de relever au fur et à mesure que je progressais dans la lecture. Mais il est justement là le plaisir de la littérature, quand on est tellement pris par les mots qu’on en oublie le reste.

Les personnages

Enfin, ce sont les personnages qui viennent peupler le Paradis perdu qui donnent tout son halant à l’histoire. Tout d’abord, il y a Maurice et Nathalie, le vieil homme qui perd la mémoire et l’auxiliaire de vie qui ne s’en laisse pas conter. La rencontre ne s’annonçait pas simple (« Je l’imaginais snob. Il me croyait illettrée. Idéal pour nouer le dialogue. » p26), mais c’est autour d’une ardoise et d’un vieux journal intime que ces deux-là se (re)trouvent. Le journal, c’est celui de Diane, la sœur aînée de Maurice, jeune fille de dix-huit ans à l’époque, à la plume bien trempée. Elle y relate l’irruption d’Oscar, Gaby, Nina et Paul dans la maison familiale, deux couples, quatre artistes, quatre personnalités qui viennent mettre un peu de spontanéité dans le quotidien de la famille Demazières dont le père est quelque part à la guerre. Heureusement, « la désinvolture de ces cabotins constituait un redoutable bouclier contre la vie » (p74). Et c’est cette insouciance communicative, même à travers le temps, qui va pousser Nathalie à remplir le vide. Le vide dont elle pensait fait son métier. Le vide qui se fait peu à peu dans la mémoire de Maurice. Le vide laissé par les absents.

Un très joli roman, bien construit, porté par des personnages attachants. Mais ce qui m’a réellement séduite, c’est la qualité du style, les perles langagières. C’est de me dire, à plusieurs reprises au cours de la lecture, à propos d’une tournure de phrase, d’une expression, d’un jeu de mots : « Qu’est-ce que j’aurais aimé avoir écrit ça ! »

Charles Dellestable a remporté le Prix Nouveau Talent pour ce premier roman, Paradis 05-40. Nous vous en parlions ici.

Paradis 05-40, de Charles Dellestable, édité par JC Lattès, 14€.

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