Première partie: Haruki Murakami

395988_327239660636764_1328574510_n

Introduction

Sa réputation n’est plus à faire dans le domaine de la littérature japonaise contemporaine mais ce n’est pas uniquement pour cette raison que j’ai choisi de parler de Haruki Murakami dans cette première partie. La découverte de ce formidable écrivain a été le fruit du hasard. Et, comme dit le dicton, «le hasard fait bien les choses». C’est suite à la lecture du roman Kafka sur le rivage que je suis tombée sous le charme de l’univers si particulier de Murakami. Sans le vouloir, j’ai commencé par le récit le plus onirique et le plus philosophique de toute son œuvre.

Entendons-nous bien, philosophique n’est pas synonyme d’ennuyeux sous la plume de Haruki car son style est fluide et accessible. L’auteur lui-même tient à ce que ses romans soient les plus universels possibles. Le héros étant un adolescent, il est plus facile pour lui de se reconnecter avec le monde. Sa candeur est touchante car elle nous rappelle l’innocence que l’on perd en entrant dans le monde des adultes. Certains personnages sont burlesques et complètement hors de la réalité ce qui apporte un petit vent de fraîcheur et de folie à l’histoire. Si je devais choisir deux autres romans, ce serait sans hésiter Danse, danse, danse (toujours dans un registre fantastique) et La Ballade de l’impossible, un véritable cri d’amour, un récit fort et mélancolique. La Ballade de l’impossible est une œuvre touchante et d’une grande finesse. Malgré ses thématiques graves et actuelles, l’espoir est distillé tout au long du récit.

Mais puisque rien ne représente mieux les pensées d’un écrivain que ses propres écrits, voici quelques extraits des trois romans que j’ai mentionnés ci-dessus.

«Je rêve souvent de l’hôtel du Dauphin. Dans mon rêve je fais partie de l’hôtel. Le bâtiment, déformé, s’allonge interminablement, en une sorte de prolongation de mon être. On dirait un immense pont surmonté d’un toit. Et ce pont qui m’englobe s’étend de la préhistoire aux confins de l’univers. Il y a aussi quelqu’un qui pleure dans mon rêve. Quelque part, quelqu’un verse des larmes pour moi. Je perçois nettement les battements de cœur et la douce chaleur de cet hôtel dont je ne suis qu’une infime partie.»    Danse, danse, danse

«Celui qui aime cherche la partie manquante de lui-même. Aussi, quand on pense à l’être dont on est amoureux, on est toujours triste. C’est comme si on entrait à nouveau dans une chambre pleine de nostalgie qu’on a quittée il y a longtemps.»

«Le temps pèse sur toi comme un vieux rêve au sens multiple. Tu continues à avancer pour traverser ce temps. Mais tu auras beau aller jusqu’au bord du monde, tu ne lui échapperas pas. Pourtant, même ainsi, il te faudra aller jusqu’au bord du monde. Parce qu’il est parfois impossible de faire autrement.»

«Mêmes les rencontres de hasard sont dues à des liens noués dans des vies antérieures… tout est déterminé par le karma. Même pour des choses insignifiantes, le hasard n’existe pas.»

 Kafka sur le rivage

Sa biographie en quelques lignes

Haruki Murakami est né à Tôkyô en 1949. Très tôt, il est influencé par la littérature européenne. A l’âge de 14 ans, sous l’influence de son père, il se passionne entre autres pour Tolstoï, Dostoïevski, Tchekhov, Balzac, Flaubert et Dickens. Plus tard, ses sources d’inspiration seront le jazz, les beatniks et Scott Fitzgerald tout droit venus des Etats-Unis. Suite à cela, Murakami va s’intéresser à la langue anglaise.

En 1974, il ouvre un modeste club de jazz intitulé le PETER-CAT. La musique étant l’un des fils conducteurs de l’œuvre de cet écrivain. Passionné de musique classique et de jazz, Murakami cite tout au long des pages les compositions qu’il admire depuis son adolescence. En 1991, il quitte le Japon dont il n’attend plus rien et s’installe aux Etats-Unis jusqu’en 1995. Plusieurs fois favori pour le prix Nobel de littérature, il reçoit le prestigieux Yomiuri Literary Prize, le prix Kafka 2006 et le prix Jérusalem de la Liberté de l’individu dans la société en 2009. Il devient docteur honoris causa des universités de Liège en 2007 et de Princeton en 2008.

L’écrivain a toujours mis un point d’honneur à s’éloigner de la littérature japonaise proprement dite, c’est pourquoi il a été énormément critiqué à ses débuts. Son dernier opus, 1Q84 (Belfond 2011 en 3 volumes) est vite devenu un succès planétaire. Il met en scène des êtres étranges toujours à la marge entre deux univers, deux réalités dont l’une échappe peu à peu au bon sens et à la rationalité.

Un écrivain de talent

Haruki Murakami peut être défini comme étant un auteur complexe tant ses romans possèdent une multitude de pistes de réflexion. C’est également un homme secret qui porte en lui une profonde révolte contre les absurdités de la société moderne. Jugeant les codes de la société japonaise beaucoup trop conformistes et étriqués, il assiste aux révoltes des étudiants en 1968 et 1969. Après de longues années de silence, Murakami a consenti à donner une conférence publique intitulée «Voir l’âme et l’écrire» le 6 mai 2013 à Kyoto. Sa dernière apparition publique remonte à l’année 1995 alors qu’il participait à une manifestation caritative pour soutenir les sinistrés du tremblement de terre de Kobe. Contestataire dans l’âme, l’auteur a par la suite pris des engagements politiques en condamnant par exemple les offensives violentes à Gaza en 2010. En juin 2011, il reçoit à Barcelone le prix international de Catalogne pour sa lutte contre l’énergie nucléaire. Il ne serait pas exagéré d’affirmer que Murakami est un fervent défenseur de l’Homme. A ce titre, il tente d’ouvrir les yeux sur la bêtise humaine, même s’il ne s’agit pas du thème central de ses œuvres.

Après trois ans d’absence dans les bacs littéraires, le 12 avril dernier est paru au Japon son dernier roman intitulé Le sans couleur Tasaki Tsukuru et l’année de son pèlerinage. D’un naturel plutôt réservé et discret, l’auteur n’aime pas en général s’exprimer sur ses œuvres et livre rarement au grand public ses pensées les plus intimes. D’ailleurs, la plupart de ses personnages principaux lui ressemblent beaucoup. Nous retrouvons donc une galerie de personnages sobres, à la limite de l’insignifiance au début du récit et des êtres hauts en couleur qui deviendront leurs guides spirituels. Ces derniers apprécient les rencontres dues au hasard car leur solitude devient un fardeau de plus en plus dur à porter, jour après jour. La solitude est un thème central dans l’œuvre de Haruki Murakami et plus particulièrement dans Kafka sur le rivage. Ce roman concentre à lui seul toutes les préoccupations philosophiques et les expressions de l’univers de l’écrivain. Ainsi, l’Homme semble-t-il errer sur Terre à la recherche de secrets que seul celui qui communie avec la nature est en droit de connaître. Dans ce but, un guide est là pour accueillir le héros et le mener à certaines révélations. Malgré tout, le message que tient à faire véhiculer Murakami pourrait se traduire par cette citation: «Chacun des êtres humains de ce monde est rigoureusement seul, … mais à travers les archétypes de nos mémoires, nous sommes tous reliés et un.»[1]

Vous l’aurez compris, Haruki Murakami a créé un style original et reconnaissable entre tous. Ce style se compose d’humour, de légèreté, de simplicité et de surréalisme. L’auteur n’hésite pas à nous faire voyager aux frontières su possible et de l’impossible. En tant que lecteur, nous sommes tellement plongés dans son univers si particulier que même lorsqu’un chat se met à parler, nous ne sommes pas surpris. C’est pourquoi il est devenu très vite le romancier le plus populaire du Japon. Petite anecdote, l’impact et le réalisme du roman Kafka sur le rivage ont été tels que nombre de Japonais se sont rendus à l’arrêt de la gare que Murakami décrit dans son roman pour demander aux employés le chemin le plus court pour arriver au musée alors que ce dernier est une pure invention de l’auteur.

On pourrait faire un lien entre le rapport à la nature inhérent au peuple japonais et l’œuvre de Murakami dans le sens où dans plusieurs de ses romans, le héros est secondé par des créatures ressemblant aux yôkai (esprits) du folklore japonais. Ainsi nous retrouvons l’homme-mouton dans Danse, danse, danse et le garçon nommé corbeau dans Kafka sur le rivage. Ce dernier est le jumeau intérieur du héros qui, en dépit de ses 15 ans, perçoit le monde avec justesse, simplicité et perspicacité. La nature est très importante dans la société nippone. Comprendre le monde, c’est la respecter et accueillir avec gratitude les dons qu’elle nous offre. Dans sa quête du confort matériel, l’homme a tendance à oublier le vrai sens de la vie. Loin de vouloir se montrer moralisateur, l’auteur opte plutôt pour un message positif, à savoir qu’il est toujours possible de retrouver le chemin de la Vérité puisque tout est lié: les conséquences de nos actes tout comme les rencontres importantes de notre vie.

Ainsi, ami lecteur, tout n’est pas perdu! Et qui sait si, quelque part dans le couloir d’un étage fantôme, l’homme-mouton ne vous attend pas derrière la porte …

310775_618532194840841_1197748945_n

Dernière parution de l’auteur sur le stand d’un libraire japonais, Le sans couleur Tasaki Tsukuru et l’année de son pèlerinage.

 

Œuvres traduites en français

  •  Saules aveugles, femme endormie (recueil de nouvelles)
  •  La Course au mouton sauvage (1982)
  •  La fin des temps (1985)
  •  La Ballade de l’impossible (1987)
  •  Danse, danse, danse (1988)
  •  Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil (1992)
  •  Les Chroniques de l’oiseau à ressort (1995)
  •  Tony Takitani (1996)
  •  Les Amants du Spoutnik (1999)
  •  Après le tremblement de terre (2000)
  • Kafka sur le rivage (2002)
  • Le passage de la nuit (2004)
  •  Autoportrait de l’auteur en coureur de fond (2007)
  •  1Q84 Livre 1 – avril-juin (2011)
  • 1Q84 Livre 2 – juillet-septembre (2011)
  • 1Q84 Livre 3 – octobre-décembre (2012)

[1] Dans Kafka sur le rivage, chapitre 12, p.165.

~Melissande~